La perception

Tout est question de perception. Le traumatisme du viol vient modifier la perception que l’on a de soi-même. Cette perception demeure, même si le souvenir du trauma s’engouffre dans un coin oublié du cerveau. La perception vient aussi modifier ce que l’on croit que les gens pensent de nous. Tout est brouillé. Tout devient certitude, aucune question ne se pose. La victime n’a pas conscience que sa perception est fausse, qu’elle a été brisée par le trauma.

Cette perception vient du fait que l’on met la faute sur soi. Qu’on se sent responsable. Qu’on est persuadée d’être allé au bout de l’humiliation par sa propre faute. On a été utilisée, on a servi d’objet, on n’a pas à se plaindre. On a été « ça » dans le regard de quelqu’un. Il faut donc changer qui on est pour ne plus que cela ne se reproduise. Pour ne plus jamais être vue de cette façon, ne plus être considérée comme telle.

À partir de ce moment, l’identité personnelle est chamboulée. On ne s’aime plus, on veut se reconstruire, on veut être quelqu’un d’autre, ou du moins, retrouver à l’intérieur de soi qui on est vraiment. On s’accroche aux moments de bonheur que l’on peut vivre, et les moments de souffrance se font en silence, à l’abri des regards. On veut effacer à tout prix cette perception que l’on a de soi, alors on n’en parle pas. Que personne ne sache, c’est la seule façon qu’un jour, la souffrance puisse disparaître.

Pour fuir cette perception de soi-même, la victime changera de milieu, de cercle d’amis, de ville… Je me rends compte que c’est exactement ce que j’ai fait. Même après 20 ans, j’avais peur en silence de cet endroit qui me rappelait de mauvais souvenirs… qui me rappelait ce que j’avais été. Et même si cela faisait longtemps, même si j’étais plus loin physiquement, j’avais toujours peur que ce passé ne me rattrape. Que l’on découvre ce que j’avais été. Cette perception me suivait, toujours.

Certaines choses que l’on voit ou entend nous rappelle cette perception que l’on a de soi-même et la douleur est intense. Lorsque je voyais à la télévision des femmes-objets, utilisées, des prostituées, des danseuses nues, n’importe quoi se rapprochant de l’image de la femme soumise à l’homme (évidemment des scènes de viol), je tremblais, je me sentais concernée, j’avais envie de vomir, j’avais honte, j’avais peur… et tout cela, même si je ne me souvenais plus du trauma. Le corps émotif se rappelle du viol. Le cerveau n’a pas accès aux images car il nous protège de cette souffrance. Mais la perception reste en nous. C’est pourquoi il y a des résonnances lorsque l’on voit des images ou qu’on entend des mots.

La perception est une saleté sur une période précise de la vie. Elle nous fait sentir comme un imposteur. On a le sentiment que l’on cache quelque chose aux gens qui nous aiment. On croit que le temps aidera, que ça s’estompera… mais ce n’est pas le cas. Le temps n’a aucune importance. « Le temps arrange les choses », cela ne s’applique pas dans ce cas-ci. Et on sait qu’un jour, on devra y travailler, faire quelque chose pour guérir cette perception, ou du moins faire la paix avec celle-ci.

Lorsque la vérité explose, c’est tout un monde qui s’écroule. Bien entendu, c’est un monde malheureux et néfaste qui meurt, et cela est tant mieux! Car cette perception est lourde à porter, la douleur est insoutenable. Par contre, si cette prison s’effondre, il n’est pas nécessairement facile de se relever rapidement. Surtout lorsque cela fait plusieurs années que cette perception nous suit. Il y a des journées où on se sent libérée, et d’autres où la perception vient nous envahir à nouveau, persuadée qu’on ne s’en sortira jamais.

Remettre les morceaux en place, faire face à la réalité, retrouver le souvenir, faire du sens, comprendre, revivre, souffrir à nouveau, tout cela fait partie du processus pour guérir de la perception handicapante. Renouer avec le traumatisme, c’est un choc épouvantable. Par contre, cela est nécessaire pour comprendre l’impact sur la perception.

Il est frustrant de réaliser les dommages que cela a causés au fil de toutes ces années. Dommages psychologiques, physiques, sociales, émotionnelles… Évidemment, la colère s’empare de nous lorsque l’on comprend tout le tort causé par l’événement. Et cette colère est saine, car enfin, elle n’est plus dirigée vers soi-même. La honte se transforme en colère contre l’autre et c’est libérateur. Si certains croient que la colère est néfaste, je crois qu’elle est essentielle dans le processus de guérison. Elle a sa place légitime pour se débarrasser du sentiment de culpabilité. Le coupable, c’est l’agresseur. Cette colère que l’on a enfouie doit sortir, s’exprimer. La culpabilité ne nous appartient plus. Il faut s’en débarrasser. Et la colère aide à reformuler la perception de soi. Elle ne doit plus être refoulée, elle doit être extériorisée. C’est pourquoi certaines victimes décident de porter plainte, même si cela fait plusieurs années, même si le processus judiciaire ne va pas plus loin. Mais porter plainte n’est pas synonyme de guérison, aucunement. Il est un élément parmi tant d’autres et il n’est pas essentiel pour tout le monde.

Ce n’est pas seulement en comprenant le traumatisme que tout s’efface. Ce n’est pas aussi magique. La perception est imprégnée dans le corps et dans l’âme. Il faut se donner le temps pour vivre toutes les émotions refoulées. Le trauma doit sortir de sa cachette et reprendre sa place dans le cerveau, dans son histoire personnelle. Parfois, on refuse, on ne veut pas y croire, on ne veut pas replacer l’événement dans sa vie. D’autres fois, on déprime, on a mal, la perception vient nous gruger encore, on rechute. Le lendemain, on se relève, on est une battante, on a survécu à ça, on se trouve forte d’avoir gardé la tête hors de l’eau et d’avoir réussi sa vie, d’avoir été capable de se protéger. Ce sont les montagnes russes de la prise de conscience.

On ne se doute pas à quel point un viol vient transformer la vie de la victime. Les impacts que cet événement peut avoir. Peut-être qu’un jour, on considérera ce crime pour ce qu’il est vraiment : un meurtre. Rien de moins. Le viol vient tuer qui on est. Il vient modifier le chemin. Il vient transformer l’image que l’on a de soi-même. Il tue notre monde, notre innocence, notre joie simple et facile, notre confiance. Le viol, c’est le meurtre symbolique et psychologique de la perception de soi.

Survivre

Survivre. Survivre à l’intolérable, à l’inconcevable. Survivre à la douleur sans fin, à la destruction de soi, à l’humiliation suprême. Survivre malgré le froid dans le corps, ce froid de la mort. L’instinct de survie qui surgie, cette force extraordinaire qui nous envahie d’un coup, lorsque nous sommes à notre plus bas. Les larmes qui cessent de tomber, le dos qui se redresse, la tête qui se soulève. Décider consciemment d’oublier. Refuser d’inclure ce moment dans sa vie. Se promettre que plus jamais cela ne se reproduise. Plus jamais! Ne pas tomber, surtout pas à cause de lui! Seule justice possible… ne pas tomber. Se promettre de tout faire pour réussir sa vie, se promettre de tout balayer ce passé, se jurer d’être forte et de ne plus pleurer… ne plus pleurer.

Faire comme si ce n’était jamais arrivé. Chasser les images lorsqu’elles surgissent. Lutter contre une partie de soi qui est brisée. Refuser cette brisure. Refuser cette cassure. La seule façon de ne pas le laisser gagner. La seule façon de crier à l’injustice. Le silence qui hurle la vérité.

Ne plus être la même. Avancer différemment. Vouloir être quelqu’un d’autre. Chercher le bonheur. Ne plus trop savoir comment. Le chercher quand même. Le chercher à l’extérieur de soi. Ne plus vouloir regarder à l’intérieur. Cet intérieur qui tue. Cet intérieur que je ne voulais plus.

Se nourrir de lecture, d’apprentissage, d’objectifs pour le futur et de phrases positives pour traverser le passage. Vivre dans un monde parallèle, ne pas trop s’affirmer, ne pas voir ce qui fait mal, accepter. Fermer les yeux sur les blessures, sur l’inacceptable, pour ne pas dévier de la route, ne pas perdre de vue l’objectif tant attendu.

S’étourdir pour moins souffrir. Un peu trop souvent. Tout le temps. Ne plus pouvoir faire autrement. Lutter contre cette anxiété qui fait partie de soi. Se sentir responsable d’être incapable de la chasser. Trouver des moyens, tant bien que mal, pour calmer ces moments de panique, ce sentiment de n’être rien, d’être vide, d’être pathétique. Ne pas être en mesure de s’aimer, de retrouver cette confiance jadis présente. L’attendre, en vain.

Contrôler ses émotions. Ne pas vouloir les ressentir. Ne pas les montrer. Avoir l’habitude de les cacher. Cette douleur qu’on a mis tant de mal à refouler. Ravaler ses larmes, toujours. Ne pas révéler sa faiblesse. Pour se protéger. Pour continuer d’être forte. Pour ne pas tomber. Être fidèle à sa promesse. Ne pas écouter sa colère. Ne pas entendre sa tristesse. Faire semblant qu’on n’a pas peur. Faire semblant, tellement.

Garder l’objectif en tête. Toujours chercher à l’extérieur de soi ce qui guérira. Avoir des victoires, sourire de nouveau, s’aimer un peu, dans un regard de tendresse, qui nous fait peur sans le vouloir. La méfiance qui nous suit, malheureusement. Qui prend du temps à s’évanouir. Une lutte sans fin.

Effacer le passé, enfin. Avoir réussi à mettre un mur. Atteindre l’objectif après tout ce temps. Regarder le ciel et être cent fois reconnaissante. Avoir l’impression de ne pas mériter tout cela. Se considérer la plus chanceuse du monde. Aimer sa vie, finalement. Ne pas regarder derrière. Ce passé qui nous lève le cœur. Se dire qu’un jour, peut-être, on s’occupera de ça, quand sonnera l’heure. Pas maintenant. Profiter du bonheur. Cette merveilleuse douceur.

Et un jour, décider consciemment de se souvenir. Briser le mur, subir le choc, tomber dans le gouffre, souffrir à nouveau. Et vouloir guérir. Réparer, enfin, son intérieur. Laisser jaillir les émotions si longtemps maîtrisées. Pour ne plus avoir à survivre. Pour pouvoir, enfin, vivre.

Flashback

Ils sont incontrôlables. D’une douleur innommable. Pendant certaines périodes, ils me laissent tranquille. Mais ils reviennent. Les flashbacks viennent me hanter, la nuit, le jour…

Pendant le trauma, le souvenir éclate en morceaux. Trop douloureux, trop insensé, trop honteux. Les images s’en vont dans la mémoire, mais pas avec les autres souvenirs. Le trauma a une place particulière dans le cerveau, parce qu’il est trop chargé d’émotions.

Ces brides de souvenir remontent parfois à la surface et, comme mécanisme de défense, on ignore, on ne veut pas voir, cela fait trop mal. On fait comme si cela n’était jamais arrivé. C’est la seule justice possible. Ne pas être affecté. Continuer sa vie et tout faire pour réaliser ses rêves. La seule option, si on ne veut pas se jeter en bas d’un pont. On appelle cela le refoulement. Le cerveau agit ainsi pour notre survie psychologique.

Mais les images remontent, lorsqu’on devient vulnérable devant quelqu’un. Parce que lors de mon trauma, c’est ce qui s’est passé. On m’a menti, manipulé, pour ensuite me violer. Alors, je suis devenue méfiante, angoissée lorsqu’on me disait des mots doux, toujours peur de me faire prendre dans un piège, qu’on me fasse violence, qu’on m’humilie. Les images, on les met loin dans son âme, mais les émotions restent toujours. C’est ce qu’on appelle les flashbacks émotifs.

Il y a aussi les flashbacks auditifs. Les mots entendus restent en nous, comme une voix toujours présente qui nous tue. Avec les années, on vient qu’à croire que ces paroles, c’est nous qui les pensons. Cette voix, c’est la nôtre. On croit cela parce que les images on ne les a plus, enfouies trop loin, inatteignables et silencieuses. Lorsqu’on entend un mot, on frissonne, on se sent mal, on devient faible. Comme si on cachait quelque chose aux autres, et surtout à soi-même. Dans mon cas, le mot « salope » est devenue une plaie ouverte. Je l’avais de travers dans la gorge, comme si je pensais cela de moi-même. Et pourtant…

Il y a des moments précis où les flashbacks visuels remontaient, surtout dans les premières années. Durant les relations sexuelles, évidemment. Je figeais, car j’avais peur (flashback émotif) et parce que je voyais des images. Je ne voulais pas les voir! Mais elles revenaient à chaque fois. Je trouvais intolérable de voir mon corps bouger, d’entendre l’autre respirer. J’angoissais, littéralement. Et je m’en voulais de réagir ainsi. Mais pour moi, le désir, c’était devenu impossible. Je me sentais complètement vulnérable. Et surtout, lorsqu’on me regardait avec envie, ça me faisait trembler, bien malgré moi.

Les flashbacks remontent aussi dans les cauchemars. Mais ce sont des cauchemars particuliers, car ils semblent réels, ils sont sensoriels, on est persuadé d’être éveillé. On se réveille avec la panique extrême. Les maux de tête, les maux de cœur, les tremblements. Parfois, je croyais que je virais folle. Cela me faisait très peur. Au moins, maintenant, je comprends le phénomène. Je me réveille encore en panique avec les flashbacks visuels et émotifs, mais au moins, je sais. Rien n’est plus horrible que de ne pas comprendre.

La différence entre un souvenir « normal » et un souvenir traumatique, ce sont justement ces émotions incontrôlables qui nous empoisonnent. On s’empêche de faire certaines choses, on fuit certains sujets, on a peur lorsqu’on entend un mot, on tremble lorsqu’on voit une image à la télévision, on sait que quelque chose ne va pas, on ne comprend pas. Je savais pertinemment que je devais réparer quelque chose et je savais que ce « quelque chose » était dans cette époque précise de ma vie. D’ailleurs, le souvenir traumatique laisse des perceptions de soi. Dans mon cas, cette perception englobait une période de ma vie. Je savais que c’était là que se trouvait ma réponse. Mais plonger, cela fait extrêmement peur. Alors on attend, on attend…

Il y a ce qu’on appelle des « éléments déclencheurs ». Ceux-ci réveillent le traumatisme. Dans mon cas, le mouvement #moiaussi m’a complètement bouleversée. Je me suis mise à avoir des réactions physiques, de la tristesse profonde et la peur m’envahissait à tout moment. Le soir, je m’enfermais dans ma chambre très tôt. Je ne mangeais plus. Je ne ressentais plus la faim, aucunement. La nuit, je me réveillais en sueur. Je faisais de l’insomnie et des cauchemars sans cesse! Dormir était devenu douloureux car je me réveillais toujours en panique. Je savais que quelque chose se passait. Et les gens autour de moi le voyaient. Que trop bien même. J’étais absente. Je faisais le saut à rien. Mon corps était en alerte constamment.

Et lorsque les flashbacks visuels se mettent à remonter à la surface, ce que l’on ressent est paradoxal. Cela me faisait extrêmement souffrir, mais en même temps, je ressentais une délivrance. Enfin, je comprenais. Enfin, tout était clair. Et les flashbacks visuels sont particuliers, ce ne sont pas comme des souvenirs « normaux » que l’on va cueillir. Ce sont des souvenirs qui ont toujours été là, mais derrière un brouillard. Enfin, on lève le voile sur ce qui nous hante depuis si longtemps. Et tout se place… le sensoriel, l’auditif, le visuel, l’émotif…

Cette colère qui me rongeait, enfin, je la comprenais. Je ne peux expliquer à quel point c’est libérateur. Car pendant tout ce temps, je croyais que ce qui me hantait était quelque chose que MOI j’avais fait. Je croyais être coupable de quelque chose, j’avais la honte qui me suivait, j’avais peur de ce que j’allais découvrir sur moi-même! Et là, je découvrais une horreur, évidemment, mais en même temps, je comprenais que ce n’était pas de ma faute. Cette faute qu’il avait mise sur moi avant de partir. Cette faute que j’ai prise sur moi le lendemain quand on n’a pas voulu m’aider.

Il y a des jours où mon corps et ma tête ont 19 ans. C’est hallucinant. Je tremble, je pleure, j’ai mal. Et pourtant, cela fait 20 ans. Voilà la plus grande différence entre un souvenir « normal » et un souvenir traumatique. Ce dernier est dans le corps. Le temps n’a aucune importance. Le temps n’existe pas. La mémoire est dans chacune de nos cellules. On n’y peut rien. On ne peut pas simplement « se changer les idées ». Il est là le problème. Ces images violentes, humiliantes et terrifiantes me font sentir comme si j’y étais. On revit le traumatisme encore et encore. Et la panique envahie le corps. Les flashbacks ne se contrôlent pas. Et c’est très souffrant, croyez-moi.

Réparer

Une personne m’a dit dernièrement : « Répète ceci : je perds le contrôle et c’est correct. »
Oui. C’est tellement ça. Accepter d’avoir perdu le contrôle.
Accepter de replonger dans les émotions.
Accepter de ne plus être en mesure d’être l’enseignante que j’aime tant être.
Accepter de verser des larmes alors que normalement, je sais si bien me retenir.
Accepter d’avoir de la colère en moi. Me pardonner d’être envahie par elle, parfois.
Accepter que cette année, ma vie soit entre parenthèses.
Accepter d’avoir ces moments où la peur me saisit et ne me lâche pas. La panique me prend le corps et je ne sais plus comment gérer. Accepter de devoir avaler une pilule pour calmer mon système nerveux. La prendre cette pilule. Arrêter de lutter.

J’ai vu mon médecin cette semaine. Je ne retourne pas travailler en septembre. Je n’ai rien eu à lui dire, rien à lui demander. Elle a lu le rapport de ma psychothérapeute. J’ai fondu en larmes, bien malgré moi. Je me déteste quand je fais ça. Je lui ai dit : « je m’en veux d’avoir déterré tout ça. » Et elle m’a répondu : « Il fallait bien un jour que tu guérisses. C’est là. C’est maintenant que tu t’en occupes. Et ça peut être long. Tu as lutté contre ça pendant vingt ans. Ça ne se guéri pas du jour au lendemain. »

Aucune question sur mon retour au travail, rien. Et c’est là que j’ai compris. Je dois accepter mon état. Je ne dois pas essayer de le refouler. Je ne peux plus rien cacher, je ne peux plus me taire et surtout, je dois vivre et laisser sortir mes émotions. Celles que j’ai tant ignorées. Celles que je ne voulais pas vivre. Celles qui me faisaient peur, si peur. J’ai tant d’émotions refoulées, si vous saviez…

Je dois réparer cette brisure que j’ai à l’intérieur. Je dois recoller les morceaux, mais pour cela je dois les comprendre, les observer, leur redonner la place qu’il leur convient. Pendant ces vingt années, je n’étais pas malheureuse et désespérée, bien sûr que non! J’ai été forte, j’ai foncé, j’ai tout fait pour réussir ma vie, pour m’accomplir, pour être fière de moi. J’avais des objectifs et j’ai tout fait pour les atteindre! Dès le lendemain du viol, c’est ce que je me suis dit : « Je vaux tellement plus que ça, on tourne la page et on avance… »

Alors, je me suis séparée en deux. Il y a eu la Nat forte et la Nat blessée. La Nat forte a pris le contrôle, elle a dit à la Nat blessée « Tais-toi, je m’occupe de tout, mais tu dois rester cachée, tu ne dois pas parler, parce que si tu parles, tu vas hurler et tout gâcher… laisse-moi tout gérer. »

Mais la Nat blessée se tortillait. Je la sentais qui voulait dire quelque chose. Elle m’empêchait de dormir. Dans le silence, elle se montrait le bout du nez, et ça me faisait souffrir. Je préférais la Nat forte, avec elle j’étais bien, je profitais de ma vie, j’appréciais tout ce que j’avais. J’avançais.

La Nat blessée agissait sur mon corps, créant des angoisses sorties de nulle part. L’automne dernier, elle s’est emparée de tout mon être, je ne pouvais plus faire semblant, je ne pouvais plus fonctionner, la Nat forte était incapable de la contrôler. Impossible. Physiquement impossible.

Depuis, la Nat forte a laissé place à la Nat blessée. Et cette dernière a beaucoup, beaucoup de choses à dire. Elle pleure souvent, elle hurle de rage aussi, elle s’épuise à rien, elle a besoin d’être seule, elle a envie de vivre maintenant. Elle existe. Vingt ans qu’elle existe et que je ne veux pas la voir. Vingt ans qu’elle a tellement de choses à dire mais que je ne veux pas l’entendre. Il est temps d’accepter qu’elle soit là. Il est temps d’accepter de l’écouter. Quand mon médecin m’a signé le papier, que j’ai réalisé que je ne commencerais pas l’année scolaire avec mes élèves, voyant cela comme un échec personnel, j’ai compris.

La Nat forte n’est plus assez forte.
La Nat blessée a besoin d’être aidée.
Je dois cesser de lutter.
La Nat forte a perdu le contrôle, et c’est correct.
La Nat blessée prend toute la place, cela devait arriver un jour, je l’ai toujours su . Enfin, je vais m’en occuper.
Et le plus merveilleux, c’est qu’on me donne le droit de m’en occuper. Alors, moi aussi, je dois me donner le droit…

Un jour, il n’y aura plus la Nat forte et la Nat blessée. Il y aura Nat.

La trahison

Faire confiance.
Être entendue.
Exister.
Trois choses que tu m’as enlevées.

Mais je te le promets, je vais guérir. Parce que tu ne mérites pas que je souffre à cause de toi. Ça non. Et je l’ai su, dès l’instant où tu as attrapé mes bras, que tu m’as dit « Non, j’te lâche pas. »

Ce coup de téléphone…
« J’avais le goût de faire quelque chose et je me suis dit : pourquoi pas Nat? »
J’ai douté…
« T’inquiète pas, c’est entre amis! Tu es une bonne amie pour moi! »
Ce mot « ami ». Tu l’as détruit. En as-tu conscience?

Et ce sourire quand je suis entrée dans ta voiture. Quel acteur tu étais! Es-tu encore comme ça?
Par hasard, une caisse de bière.
Par hasard, une idée soudaine.
Et j’ai accepté.
Parce que je t’ai fait confiance.

Tu as attendu.
Que j’aie bu.
Que je sois fatiguée.
Que rien ne puisse nous déranger.
Tu t’es mis à genoux devant moi.
Insistant mais tendre.
Refusant mes paroles, mais habile.

Un ami tu disais.
Et moi qui me trouvais stupide de t’avoir fait confiance.
Oui… c’était moi la stupide. Dès ce moment.

Baisser les bras.
Qui n’a jamais fait ça?
Mais tu ne t’es pas arrêté là.
Si ce n’était que de ça, on n’en parlerait pas.

La confiance…
Tu l’as vraiment brisée,
Au moment où j’ai cessé d’exister,
Où j’ai insisté pour que tu me lâches et que tu as refusé,
En me regardant, souriant, glorieux comme un paon.
Où tu m’as tenu de force et que tu étais fier,
De me prouver que ta force était supérieure à la mienne,
D’avoir du pouvoir sur moi alors que je refusais,

Nat, tu n’existes pas, c’est de ta faute, tu es tombée dans le piège.

Le reste n’est que honte et dégoût.
Le reste, je n’étais plus là,
Toi, tu étais le roi, le maître, le dieu, le je-ne-sais-pas-quoi,
Sérieux… tu aimais ça?

Mon cerveau éteint,
Ma colère contrôlée,
Ma tristesse refoulée,
Mes yeux qui regardaient le mur.
T’es sûr?
Du plaisir? Des soupirs?

Comment un homme peut-il faire cela?
Comment un humain peut aller jusque-là?
Nous n’étions pas étrangers,
Tu connaissais ma joie, mes rires, mes paroles, ma voix…

Comment pouvais-tu trahir ce qu’il y avait entre toi et moi?
Parce que je n’étais rien… voilà.
On me connaît et on me fait ça.

Explique-moi…
Pourquoi tu as fait ça…
…pourquoi moi?

Les vagues

Je suis rendue à une drôle d’étape. Celle où j’aimerais tourner la page, cela suffit. Celle où j’ai encore besoin de parler, tellement, mais je ne sais plus à qui. Il me semble que j’ai tout dit. Celle où ma souffrance est encore bien présente et j’ai le sentiment que c’est de ma faute. Pourquoi ne suis-je pas capable de passer à autre chose?

Je m’amuse, je vois des amis, je ris. Je m’occupe de mes enfants, ils me rendent heureuse, je suis si chanceuse. Mais dès que le silence s’installe, tout revient. Pathétique. Pourquoi donc…

Je me réveille encore la nuit avec des flashbacks. Ma tête est encore pleine de cette horreur. Je suis vraiment épuisée. J’ai l’impression que c’est parce que je suis une incapable. Je me nourris de phrases positives, je lis des livres pour m’aider à avancer, je veux avoir les pieds dans le présent, cela fait si longtemps, cela n’existe plus, cela est mort. Alors pourquoi est-ce que cela m’empoisonne encore?

J’aimerais retourner travailler, il me semble que cela me changerait les idées. Mais j’ai peur. J’ai peur de réutiliser les mêmes mécanismes de défense que j’utilise depuis toutes ces années. J’ai peur de tout refouler, une fois de plus, et d’avoir encore ce mal silencieux en moi. C’est là où j’en suis. Je ne connais pas ça. Je n’ai jamais vécu ça, guérir. Quand sait-on que c’est le bout? Quand sait-on qu’on ne peut rien faire de plus? Quand sait-on que l’on ne peut aller plus loin dans le chemin? Souvent, je me dis que ma vie sera comme ça, pour toujours. Alors, vaut mieux l’accepter et vivre maintenant. À quoi bon tourner en rond?

Il y a des jours, encore, où rien ne va. J’ai envie de pleurer, de tout abandonner, de m’abandonner. J’ai la tristesse dans le corps, exactement la même, celle que je traîne depuis. La honte m’envahie, la peur m’étourdie, la colère me détruit. J’ai le sentiment que ça ne sera jamais différent, je suis prise là-dedans, je ne sais pas comment m’en débarrasser, c’est peine perdue, je suis foutue. C’est la déprime totale et je me sens vidée. J’ai l’impression que je ne pourrai jamais avancer. J’ai la conviction que je serai toujours cette fille pathétique, que je ne pourrai jamais changer.

Quand je vais un peu mieux, je m’en veux. « Mais quelle conne je suis! Pourquoi je déprime autant? Franchement… Qu’à tourner la page et c’est tout! Rien de plus simple! » Alors je fais volte-face et je n’y pense plus. Tranquillement, la confiance reprend le dessus. Je me sens forte, solide, gagnante. Je pense à ces moments de déprime et je trouve cela ridicule. Rien de plus facile que d’aller mieux! Je ris, je m’amuse, j’ai de l’énergie. Je bouge, je sors, je profite. Et alors je me dis « Bon! Ça va maintenant! C’est terminé! Je suis guérie! »

Et il ne suffit que d’un silence, d’une pensée qui apparaît dans mon esprit, d’une chanson qui me renvoie là-bas, d’une image à la télévision, d’un cauchemar qui me réveille en pleine nuit, n’importe quoi… vraiment n’importe quoi… et je rechute. Comme si mon cerveau me disait « Tu es prise avec ça, pour toujours. Pour toujours… »

Je tente de ramer sur des vagues incontrôlables. Je m’en veux de ne pas avoir le contrôle. Je ne sais pas comment ramer, je n’ai jamais appris. J’ai fait semblant si longtemps. Si longtemps que je ne disais rien. Si longtemps que je me suis cachée. J’étais un fleuve tranquille. J’étais un lac paisible. Mais ce n’était qu’un mensonge. Les vagues étaient bien là, déchaînées, renversantes. J’étais un océan de tempête. Mais je ne laissais rien paraître.

Parfois, je me dis que la solution, elle est là, tout simplement. Faire semblant, comme je l’ai toujours fait. Dire à mon médecin que tout va bien. Retourner dans ma vie. Préparer mes cours, rire avec mes collègues, accueillir mes élèves avec le sourire. Ça, je sais faire. C’est ce qui m’a toujours sauvée. C’est ce qui m’a permis de ne pas me noyer.

Je suis rendue à une drôle d’étape. Je réalise que rien ne sera plus jamais pareil. Je ne crois plus tant à la vraie guérison. Je me dis « tant pis ». Il faut bien vivre sa vie! À quoi bon se faire croire tout plein d’histoires? Celle-ci est la mienne, je ne la changerai pas. Accepte et vis. Reprends tes esprits. Avale tes médicaments et va de l’avant…

Tout le monde a son avis. Moi, je change toujours d’idée. Je ne sais pas vers où naviguer.

Écoute-moi Nat…

– Pourquoi tu ne veux pas le regarder ce passé?

– Je n’en ai pas besoin.

– Je comprends. C’est vrai. On n’a pas besoin du passé. Tout le monde le dit. Mais si je te demande d’y penser, qu’est-ce qui se passe?

-Je ne vais pas bien. J’aime pas ça. J’le veux pas.

– D’accord. Pourquoi tu ne le veux pas?

– Je ne m’aime pas. Ça me fait mal. On m’a fait mal.

– Qu’est-ce qu’on t’a fait?

– On a été injuste. On m’a utilisée. On m’a blessée.

– Qui ça?

– Les gars.

– Quels gars?

– J’sais pas. J’veux pas y penser. J’aime mieux ne pas savoir.

– Est-ce que ça te fait mal parfois?

– Oui. Et quand ça arrive, ça me fait trop mal…

– Quand est-ce que cela arrive?

– N’importe quand. Il suffit d’un mot, d’une image… la douleur m’étouffe.

– Alors, finalement, ce passé, il est toujours dans ton présent?

– En effet. Et je sais qu’un jour je vais devoir y faire face. Si je veux être libre un jour.

– Et quand le feras-tu?

– J’sais pas… ça me fait peur… J’ai pas le temps… Je suis heureuse, j’ai pas besoin de ça.

– Alors, laisse-le derrière toi ce passé! Tu le dis toi-même, tu n’en as pas besoin!

– Oui mais… j’ai peur! J’ai peur que ce passé ne vienne briser ma vie. J’ai si peur, si vous saviez. J’ai peur que mes amis sachent, que ma famille sache, que mes élèves sachent…

– Sache quoi?

– Ce que j’ai été. Ce qu’on m’a fait. C’est complètement irrationnel, je sais. Mais parfois, je tremble, c’est indescriptible. Je deviens étourdie, j’ai mal à l’intérieur, j’ai envie de disparaître, j’ai honte…

– Il faudra bien un jour que tu règles cela…

– Je le sais. Je le sais tellement. Je ne vivrai pas comme ça toute ma vie. Cela fait déjà assez longtemps. Et ça me suit encore. C’est n’importe quoi…

– Qu’est-ce qu’il va falloir pour que tu te décides?

– Un coup de main. Le sentiment qu’on va m’écouter. L’impression qu’on va me croire. La certitude qu’on ne me jugera pas…

– Alors, je te souhaite qu’un jour, tu puisses ressentir cette confiance.

– Moi aussi je l’espère. Mais je ne sais pas si ça arrivera un jour. Les gens jugent tellement. Et si je vais voir un psy, j’ai peur qu’il me juge aussi. J’ai si honte de moi…

– Regarde-moi. Un jour, tu plongeras, je te le dis. Un jour, tu comprendras tout. Ça te fera mal, j’aime mieux te prévenir, mais tu seras libérée. Tu te demanderas pourquoi tu as attendu si longtemps, parce qu’au final, la culpabilité, elle ne t’appartient pas. Je sais, ce que je te dis, ça te semble absurde, car pour l’instant, tu t’en veux, tu crois que tout est de ta faute, que si ce passé te fais mal c’est que tu as mal agi, que tu as été faible, que tu as été pathétique. Mais si je te dis que ta perception a été brisée par quelqu’un… par quelque chose…

– Vous croyez? En effet, ça se peut, j’en ai aussi le sentiment, mais je ne suis pas du genre à me déresponsabiliser et mettre la faute sur les autres.

– Et cette colère que tu ressens face à ce passé?

– Ho oui… tellement… Ça me donne envie de hurler…

– Tu verras. Tu comprendras beaucoup de choses. Tout se placera. Ce ne sera pas facile, mais ça se placera, enfin. Si je t’expliquais, tu ne comprendrais pas. Tu me traiterais de folle. D’ailleurs, tu te traiteras de folle aussi, crois-moi. Mais ça fera partie du processus, n’aie pas peur.

– Et quand ça arrivera?

– Un jour. Attends. Un jour, tu sentiras que c’est le bon moment. Tu sentiras que les gens seront prêts à entendre.

– Qui?

– La société.

– La société?

– Tu comprendras… Chaque chose en son temps. Tu comprendras.

– Est-ce vraiment nécessaire de retourner là-bas? C’est du passé, ma vie va bien, c’est du passé…

– Tu le sais. Tu le sais que tu n’as pas le choix. Arrête de fuir. Arrête de te mentir. Arrête de nier. Arrête de faire comme si ce n’était pas grave. C’est grave et tu le sais. Tu le sens. Arrête de faire semblant que ça va bien. C’est lourd faire semblant.

– Tellement…

– Tu verras, un jour, tu pourras parler. Tu feras la paix avec toi-même, plus que tu ne le crois. Bien plus que tu ne le crois…

– J’espère que ce que tu dis est vrai.

– Fais-moi confiance Nat. Je viens de là. Tu n’as pas idée du chemin que j’ai fait. Je te le promets, quand tu me rejoindras, on en reparlera!

Cette peur silencieuse

La peur me tient, la peur me tue…

Depuis quelques semaines, l’anxiété m’envahie. Je me réveille le matin avec l’impression d’avoir bu 5 cafés. Ce n’est pas la première fois que je vis cela. Dans les dernières années, j’ai vécu cela souvent, sans savoir ce que j’avais. J’avais peur que ce soit un virus à mon cœur ou quelque chose comme ça. Ou encore la fatigue, tout simplement, comme un médecin m’avait déjà dit.

Mais dernièrement, je ne suis pas fatiguée, au contraire! Cela fait maintenant presque 8 mois que je ne travaille plus. Alors, la fatigue, on repassera. Mais alors, qu’est-ce que j’ai?

J’en ai parlé à ma psychothérapeute. Je lui ai dit le moment où c’est revenu. « Quelque chose te stressait à ce moment-là? » « Non, aucunement. » Ce qui est étrange, et cela me fait toujours la même chose, c’est que mon cœur se met à faire des siennes, comme ça, pour rien. Ça dure deux, trois semaines, sans arrêt. Et tout à coup, je me rends compte que ça s’est arrêté. Bizarrement. Et c’est pour cela que c’est inquiétant. Il n’y a aucune raison pour que ça commence, aucune raison pour que ça arrête!

Cette semaine, je crois que j’ai compris…

Je crois que j’ai mis le doigt dessus.

Car ma psychothérapeute m’a donné une piste pour que je trouve.

Et je n’en ai presque pas dormi de la nuit.

J’ai peur.

La peur me tient. Elle est dans mon corps. Je la sens qui m’empêche de respirer.

La question était : « De quoi ai-je peur? » Car je n’ai pas peur de lui, il n’est absolument rien pour moi. Je n’ai pas peur de ce porc, je n’ai que du mépris. Je n’ai pas peur que ça m’arrive encore, comme on me l’a suggéré. Non, je me sens en sécurité, je n’ai pas l’impression que cela m’arrivera de nouveau. On me dit « Oui, mais c’est inconscient, ton corps a peur que l’événement se reproduise. » Ha… peut-être. Mais ça ne collait pas.

Mais l’autre soir, couchée dans mon lit, avec cette peur qui me submerge à en avoir le souffle coupé, j’ai compris. J’ai tellement mis le doigt dessus. Tellement, qu’elle s’est mise à hurler, enfin… cela fait tant d’années qu’elle fait du bruit en silence.

J’ai peur que ça se sache.

J’ai tellement peur que ça se sache.

Cette peur est en moi depuis le lendemain. Je me disais « ça y est, ce porc, il va aller se vanter. Tout le monde va penser que je suis une salope. Tout le monde va savoir que je suis violable. »

Je la reconnais cette peur. C’est la même. C’est celle que j’ai ressentis, exactement elle! Elle est encore dans mon corps! Et cette année, c’est encore plus fort… parce que j’ai parlé! Les gens savent! Pourquoi j’ai parlé? Pour me faire croire que je n’ai plus peur… Mais j’ai encore peur!

Mais là, si j’ai peur, c’est de ma faute. Puisque certaines personnes savent, et que ces personnes peuvent parler, et que les gens vont me juger, et qu’on va peut-être me faire du mal avec ça, et qu’on ne me verra plus jamais de la même façon… et surtout, peut-être qu’on ne me croira pas. On va penser que je fais des histoires, que j’essaie d’attirer l’attention. Ho non… Quelle horreur…

Pourquoi j’ai parlé? Pourquoi j’ai fait ça? C’est foutu, je m’étais juré de ne jamais en parler et je me suis trahie. Je ne peux pas revenir en arrière. J’ai cru bien faire en sortant cela de moi. Parler, c’était me libérer! Maintenant, j’ai l’impression d’être en prison. Écrire, ça me permettait d’évacuer! Maintenant, je sens que c’est un piège. Ces textes me nuiront peut-être un jour. Pourquoi… mais pourquoi je n’ai pas fermé ma gueule?

J’ai voulu protéger ma vie, mon intégrité, en ne dévoilant pas ce qui est arrivé. J’ai quitté mes amis, j’ai fui cet endroit, pour ne jamais en entendre parler. Pour effacer. J’ai toujours su que je ne devais pas me retourner, que ça me ferait mal. Probablement que certains mots ou certaines images me replongeaient dans ce passé et causaient cette anxiété que je considérais sortie de nulle part. Pour ce qui est de l’anxiété de cette année, je peux maintenant comprendre pourquoi ça se déclenchait : répondre à une question à ce sujet, expliquer à nouveau, voir quelqu’un qui sait, avoir peur que l’autre le sache alors qu’il n’est pas supposé savoir, croiser le regard d’un ancien élève en espérant qu’il ne le sait pas…

Et voilà. Il ne suffit que de cela. Le cœur s’emballe.

La peur que ça se sache.

Voilà pourquoi je n’ai rien dit le lendemain, ni les jours suivants, ni les mois suivants, ni les années suivantes… parce que cette peur m’en empêchait. Et elle est forte, tenace. Illogique peut-être. Et pourtant si logique quand on y pense. Car on change dans le regard de l’autre si l’autre sait. Je ne voulais pas être celle qu’on a un jour réussi à violer. Ce viol, je ne le voulais pas dans l’histoire de ma vie. Je ne le voulais pas dans mon identité.

On dit aux filles : « Si tu te fais violer, il ne faut pas que tu te laves! Il faut que tu ailles à l’hôpital! Si tu t’es lavée, tu es foutue! » Mais quelle aberration!!!

Le lendemain, j’ai sauté dans la douche. Et je l’entendais cette voix, ce conseil de merde. En me lavant, je l’entendais… Mais moi, je me disais « tiens, trop tard maintenant. C’est effacé. Trop tard maintenant. Il n’y a rien à faire dorénavant. » Ho que je me rappelle…

Mais comment elles font les filles pour aller à l’hôpital et raconter cela? Moi, je les admire, sérieusement! Le courage de revivre cette horreur! De le raconter! De se faire examiner!!! Alors qu’après, tout ce que tu veux, c’est pleurer, ne voir personne…

Le silence était mon meilleur allié. Ma seule porte de sortie. Le silence était ma bouée de sauvetage. Il me permettait de survivre, de continuer ma vie comme si rien ne s’était passé. Grâce au silence, je pourrais cesser de souffrir un jour. Car en parler ne ferait que planter l’événement dans ma vie. Non. Il n’en était pas question. Ce porc, il ne méritait pas que son geste s’inscrive dans mon histoire. Ce porc, il ne méritait que mon indifférence. L’oubli total.

Maintenant, c’est foutu. J’ai ouvert la boîte de Pandore. Tout est revenu dans ma mémoire. Les images, la tristesse, l’horreur. Et pour tenter de m’en sortir, j’ai parlé. J’ai écrit.

Je lui ai même écrit à lui…

Quelle conne je suis.

J’ai replanté l’événement dans ma vie.

Les lits de mes enfants

Quand je fais les lits de mes enfants, il est là mon bonheur. J’en profite pour regarder les lieux, observer les jouets qui traînent, les livres éparpillés, les petits vêtements témoins de leur existence. Quand je fais les lits de mes enfants, mes pieds sont ancrés dans le présent.

Je regarde par la fenêtre, je vois la cour, le quartier. Je me souviens, il y a 3 ans lorsque nous sommes déménagés. J’étais si heureuse, j’aimais tant cette maison. Elle était parfaite pour notre famille. Je savais que nous avions trouvé notre nid idéal. Je le pense encore aujourd’hui. Alors, quand je fais les lits de mes enfants, j’ai toujours une pensée pour ce moment où nous l’avons visitée et que nous avons eu un véritable coup de cœur. Ici serait notre vie.

Je ne sais pas si je pourrais survivre à mes tourments intérieurs si je n’avais pas autour de moi ce bonheur bien réel. Je ne sais pas si j’arriverais à m’accrocher si je n’avais pas cet amour qui me permet de respirer. En fait, je ne crois pas que je me serais permise de plonger et de faire face à cette tempête, si je n’avais pas eu ces gens qui me tiennent la main pour ne pas que je sombre. J’aurais probablement continué à trainer ce mal en moi, comme plusieurs doivent le faire parce qu’ils n’ont pas un plancher solide sous leur pied.

Parfois, lorsque je vais bien, je me demande si tout cela, ce n’est pas exagéré. Parfois, je me demande si je n’en fais pas une montagne. Je me juge. Je me dis que vraiment, je n’ai pas à me plaindre, j’ai la belle vie, tout ce que je désire. Ça suffit, on n’y pense plus et on tourne la page. Ce n’est pas si compliqué! Mais ça, je me le dis quand je vais bien.

Quand je me réveille le matin et que les images me frappent, mon monde réel n’a plus vraiment d’importance. Quand je suis plongée vingt ans en arrière et que je souffre comme si j’étais en train de le vivre, tout ce que j’ai construit se déconstruit. Mais avec le temps, cela m’arrive moins souvent. Rien à voir avec la période que j’ai vécue dernièrement et qui m’a fait visiter les endroits les plus sombres du monde traumatique. J’ai ce sentiment que le pire est derrière moi. Enfin, je l’espère. Enfin, je refuse de croire le contraire.

Quand je fais les lits de mes enfants, je reviens dans le présent. Un sourire apparaît sur mon visage. Celui que j’avais oublié. Celui qui m’avait quittée et je croyais avoir perdu pour toujours. C’est là qu’il refait surface, qu’il revient me visiter, qu’il apaise ma douleur. C’est à ce moment que j’ai la conviction que pendant toutes ces années, j’ai été forte. J’ai toujours été forte. J’ai refusé pendant trop longtemps ce qui m’était arrivé. Comme si l’accepter ne m’aurait pas permis d’avancer. Et pourtant. C’était à l’intérieur de moi, malgré cela. C’est juste que je n’en parlais pas. Mais je ne m’en veux pas. C’était une question de survie. J’ai tout cela à comprendre. Je dois me comprendre. Ça, ce chemin-là, il n’est pas terminé. J’ai encore beaucoup de choses à réaliser, à accepter, à digérer. Petit à petit, je laisse tomber des perceptions, des douleurs, des certitudes que j’ai accumulées et qui n’étaient qu’illusions. Mais j’ai été forte, car ces illusions n’ont pas réussi à m’arrêter.

Quand je fais les lits de mes enfants, je ressens tout l’amour que j’ai. L’amour pour les miens. Et aussi, l’amour pour moi-même. J’ai de la valeur. J’en ai la certitude. Je suis une personne bien, importante, signifiante. Quand j’observe leurs artefacts qui jonchent le plancher et les petits bureaux, quand je replace les draps dans lesquels ils ont dormi en sécurité, quand je prends le temps de vivre ce doux moment précieux, j’ai la preuve de qui je suis réellement. J’ai la preuve que ce mal en moi n’a pas gagné. L’amour a gagné.

L’EMDR : ma première expérience

En psychothérapie, cette technique est souvent utilisée pour traiter le stress post-traumatique. Il y a différentes approches qui peuvent être efficaces, mais celle-ci est largement répandue. De nature sceptique, je me suis prêtée au jeu sans avoir d’attente. J’avais lu auparavant sur le sujet pour comprendre un peu mieux le fonctionnement. En gros, l’EMDR est une technique inventée par une américaine qui réalisa qu’en utilisant le mouvement des yeux lors de la remémoration d’un souvenir, celui-ci devenait asymptomatique par la suite. C’est-à-dire que les émotions associées au souvenir se calmaient, voire disparaissaient. Il est à noter que le souvenir reste en mémoire, il ne s’efface pas. Mais celui-ci n’est plus douloureux. Il devient alors un souvenir banal parmi tous les autres. Ainsi, le stress post-traumatique peut s’atténuer et le processus de guérison est beaucoup plus rapide.

Puisque j’avais porté plainte et que j’étais en attente de l’appel du procureur, nous ne voulions pas travailler le souvenir qui cause problème. Pourquoi? Parce que lors du procès, si je suis insensible au souvenir, cela pourrait soulever un doute… horrible non? Telle est la justice encore, en 2018. Bref, nous avons convenu pour commencer, de nous attarder plutôt sur un souvenir de mon enfance qui m’avait marqué. En même temps, cela serait moins brutal que de prendre de front le souvenir traumatique. On irait de façon graduelle pour voir comment je réagirais.

Sceptique. Vraiment sceptique. Je suis dans le bureau avec ma psychothérapeute et nous débutons la séance. J’ai l’impression que ça ne me fera rien. On dirait que je n’y crois pas assez. Je dois plonger dans un souvenir de mon enfance. Un événement impliquant mes parents et ma sœur. La règle est simple, je dois errer dans mon souvenir, sans nécessairement qu’il y ait d’ordre chronologique, et parfois mon cerveau peu bifurquer sur d’autres souvenirs. Bref, laisser la mémoire aller là où elle veut, sans la contrôler. Ça, j’avoue, pour ça, je n’ai pas de problème. J’ai une bonne mémoire et j’aime plonger dans mes souvenirs. Pour moi, c’est comme un jeu.

J’ai des manettes dans les mains qui vibrent. À droite, à gauche, à droite… Ma psychothérapeute me dit que ça vient travailler les deux hémisphères du cerveau. Bon, pourquoi pas…

Je l’avoue, j’ai vraiment plongé dans le souvenir. Les vibrations des manettes ont comme un effet hypnotique. Et pourtant, je lui avais demandé de prime abord s’il s’agissait d’une technique ressemblant à l’hypnose. Elle m’a dit que non, ce n’est pas la même chose. Je n’ai jamais fait d’hypnose, mais j’avais l’impression d’être comme dans un rêve, de vraiment être dans le souvenir et surtout, de ressentir les émotions. J’ai redécouvert des émotions que j’avais lors de l’événement et que j’avais oubliées. Comme si je me disais « Ha oui! C’est vrai! C’est ce que je ressentais! »

La séance s’est terminée. Ma psychothérapeute m’a fortement suggéré de ne pas prendre de médicament pour dormir, pour que l’effet de l’EMDR puisse continuer. Mon médecin m’en avait parlé aussi. Il semblerait que l’effet de la thérapie continue dans les 24 heures qui suivent. Ça ne me dérangeait pas de ne pas prendre mes médicaments, puisqu’il m’arrivait à l’occasion de les laisser de côté, et ça se passait plutôt bien.

La soirée s’est bien déroulée. Je me suis couchée à la même heure que d’habitude. Pas de problème pour m’endormir.

Mais voilà. Je me suis réveillée en pleine nuit. Je devais écrire. Je devais absolument écrire ce que je vivais. C’était tellement insensé.

Voici donc un résumé de ce que j’ai écrit :

« Il est 3hrs AM. Je me suis réveillée. Cauchemar. Mais c’est quoi ce MAL? Que j’ai à l’intérieur? C’est horrible!!! J’ai fait l’EMDR hier pour la première fois. Je ne devais donc pas prendre de médicament pour dormir. Les rêves… ouf… ou plutôt les cauchemars…

Et je me suis réveillée en sursaut, avec le mal dans le corps, ça se dit pas. Et ça me fait encore mal. J’ai les bras engourdis. Ça me faisait ça avant. J’avais oublié à quel point je n’allais pas bien. Le médecin m’a demandé si ça me faisait peur lorsque je n’allais pas bien. Ça m’a surprise comme question. J’ai répondu « non, parce que je lis beaucoup sur le sujet et je sais que, ce que je ressens, c’est normal, que ça va passer, que je ne suis pas folle. » Désolée, mais ÇA, LÀ, ça me fait peur!!! J’ai vraiment peur d’être folle! C’est horrible. Je ne vais vraiment pas bien. Je suis malade. Mon cerveau a quelque chose. Je ne veux plus jamais dormir sans mes pilules. Je suis malade. J’ai mal. Il y a quelque chose dans ma tête, dans mon corps. Et ça me fait peur. Mes bras, c’est étrange. Ce que je ressens à l’intérieur de moi… j’ai peur. Ça me donne mal au cœur. »

Voici ce que j’ai noté dans mon journal le lendemain:

« Nuit horrible
Réveil à 3hrs AM
Cauchemars
Panique totale
J’ai l’impression de virer folle, ça me fait peur.

Matin très, très difficile. Je ne comprends rien. J’ai des vides. J’ai de la difficulté à faire les boites à lunch des enfants.

J’avais oublié le mal qui m’habite, c’est intense!

Les symptômes ont persisté toute la journée, sans arrêt :

  • Difficulté à écrire, à faire la vaisselle (je serre trop fort les objets)
  • Difficulté à parler, à trouver les mots, à les prononcer (comme si ma bouche était engourdie)
  • Ma mâchoire se serre
  • J’ai ce goût bizarre dans la bouche
  • Tremblements internes
  • Picotements dans les jambes et les pieds (spasmes)
  • Sensation étrange dans les bras
  • Cœur qui bat fort
  • Impression que mon cerveau est engourdi
  • Mal-être émotif, difficile à décrire
  • Étourdissements quand je me lève, marche
  • Moments vides où je ne comprends rien
  • Mal de cœur par moment
  • La lumière est intense, le son aussi
  • Je fais le saut à rien

Je n’ai rien fait de la journée. Assise ou couchée, je vis mon mal physique. J’essaie de relaxer, rien ne fonctionne.

Une image du viol surgit subitement, comme si ça voulait sortir. Pourtant, je ne pensais à aucun souvenir. La violence du viol. Mon impuissance. Ma tristesse profonde pendant qu’il s’amuse avec mon corps, avec violence.

Après le surgissement de l’image, mes tremblements se calment. Mais ça ne s’arrête pas complètement. Mais je sens qu’il y a un lien.

19h30 : je prends mes pilules. Je ne suis plus capable. »

Le lendemain, ça allait beaucoup mieux. Les symptômes se sont calmés.

Lorsque j’en ai parlé à ma psychothérapeute, elle a été très surprise. Ce genre de réaction est rare, mais normale dans les circonstances. Mon corps est trop prisonnier du traumatisme. Nous avons donc mis de côté cette technique pour l’instant. Nous utilisons une autre approche pour qu’éventuellement, l’EMDR soit possible.

J’ai encore de la difficulté à croire qu’un souvenir puisse agir de la sorte sur le corps physique. Le cerveau m’impressionne, me jette par terre.

J’ai hâte de pouvoir refaire l’EMDR, même si je suis un peu craintive, cela va de soi. Mais je veux guérir, je veux me libérer de ce poison!

Chaque personne réagit différemment. Moi qui croyais que ça ne me ferait rien…