Les vagues

Je suis rendue à une drôle d’étape. Celle où j’aimerais tourner la page, cela suffit. Celle où j’ai encore besoin de parler, tellement, mais je ne sais plus à qui. Il me semble que j’ai tout dit. Celle où ma souffrance est encore bien présente et j’ai le sentiment que c’est de ma faute. Pourquoi ne suis-je pas capable de passer à autre chose?

Je m’amuse, je vois des amis, je ris. Je m’occupe de mes enfants, ils me rendent heureuse, je suis si chanceuse. Mais dès que le silence s’installe, tout revient. Pathétique. Pourquoi donc…

Je me réveille encore la nuit avec des flashbacks. Ma tête est encore pleine de cette horreur. Je suis vraiment épuisée. J’ai l’impression que c’est parce que je suis une incapable. Je me nourris de phrases positives, je lis des livres pour m’aider à avancer, je veux avoir les pieds dans le présent, cela fait si longtemps, cela n’existe plus, cela est mort. Alors pourquoi est-ce que cela m’empoisonne encore?

J’aimerais retourner travailler, il me semble que cela me changerait les idées. Mais j’ai peur. J’ai peur de réutiliser les mêmes mécanismes de défense que j’utilise depuis toutes ces années. J’ai peur de tout refouler, une fois de plus, et d’avoir encore ce mal silencieux en moi. C’est là où j’en suis. Je ne connais pas ça. Je n’ai jamais vécu ça, guérir. Quand sait-on que c’est le bout? Quand sait-on qu’on ne peut rien faire de plus? Quand sait-on que l’on ne peut aller plus loin dans le chemin? Souvent, je me dis que ma vie sera comme ça, pour toujours. Alors, vaut mieux l’accepter et vivre maintenant. À quoi bon tourner en rond?

Il y a des jours, encore, où rien ne va. J’ai envie de pleurer, de tout abandonner, de m’abandonner. J’ai la tristesse dans le corps, exactement la même, celle que je traîne depuis. La honte m’envahie, la peur m’étourdie, la colère me détruit. J’ai le sentiment que ça ne sera jamais différent, je suis prise là-dedans, je ne sais pas comment m’en débarrasser, c’est peine perdue, je suis foutue. C’est la déprime totale et je me sens vidée. J’ai l’impression que je ne pourrai jamais avancer. J’ai la conviction que je serai toujours cette fille pathétique, que je ne pourrai jamais changer.

Quand je vais un peu mieux, je m’en veux. « Mais quelle conne je suis! Pourquoi je déprime autant? Franchement… Qu’à tourner la page et c’est tout! Rien de plus simple! » Alors je fais volte-face et je n’y pense plus. Tranquillement, la confiance reprend le dessus. Je me sens forte, solide, gagnante. Je pense à ces moments de déprime et je trouve cela ridicule. Rien de plus facile que d’aller mieux! Je ris, je m’amuse, j’ai de l’énergie. Je bouge, je sors, je profite. Et alors je me dis « Bon! Ça va maintenant! C’est terminé! Je suis guérie! »

Et il ne suffit que d’un silence, d’une pensée qui apparaît dans mon esprit, d’une chanson qui me renvoie là-bas, d’une image à la télévision, d’un cauchemar qui me réveille en pleine nuit, n’importe quoi… vraiment n’importe quoi… et je rechute. Comme si mon cerveau me disait « Tu es prise avec ça, pour toujours. Pour toujours… »

Je tente de ramer sur des vagues incontrôlables. Je m’en veux de ne pas avoir le contrôle. Je ne sais pas comment ramer, je n’ai jamais appris. J’ai fait semblant si longtemps. Si longtemps que je ne disais rien. Si longtemps que je me suis cachée. J’étais un fleuve tranquille. J’étais un lac paisible. Mais ce n’était qu’un mensonge. Les vagues étaient bien là, déchaînées, renversantes. J’étais un océan de tempête. Mais je ne laissais rien paraître.

Parfois, je me dis que la solution, elle est là, tout simplement. Faire semblant, comme je l’ai toujours fait. Dire à mon médecin que tout va bien. Retourner dans ma vie. Préparer mes cours, rire avec mes collègues, accueillir mes élèves avec le sourire. Ça, je sais faire. C’est ce qui m’a toujours sauvée. C’est ce qui m’a permis de ne pas me noyer.

Je suis rendue à une drôle d’étape. Je réalise que rien ne sera plus jamais pareil. Je ne crois plus tant à la vraie guérison. Je me dis « tant pis ». Il faut bien vivre sa vie! À quoi bon se faire croire tout plein d’histoires? Celle-ci est la mienne, je ne la changerai pas. Accepte et vis. Reprends tes esprits. Avale tes médicaments et va de l’avant…

Tout le monde a son avis. Moi, je change toujours d’idée. Je ne sais pas vers où naviguer.

Écoute-moi Nat…

– Pourquoi tu ne veux pas le regarder ce passé?

– Je n’en ai pas besoin.

– Je comprends. C’est vrai. On n’a pas besoin du passé. Tout le monde le dit. Mais si je te demande d’y penser, qu’est-ce qui se passe?

-Je ne vais pas bien. J’aime pas ça. J’le veux pas.

– D’accord. Pourquoi tu ne le veux pas?

– Je ne m’aime pas. Ça me fait mal. On m’a fait mal.

– Qu’est-ce qu’on t’a fait?

– On a été injuste. On m’a utilisée. On m’a blessée.

– Qui ça?

– Les gars.

– Quels gars?

– J’sais pas. J’veux pas y penser. J’aime mieux ne pas savoir.

– Est-ce que ça te fait mal parfois?

– Oui. Et quand ça arrive, ça me fait trop mal…

– Quand est-ce que cela arrive?

– N’importe quand. Il suffit d’un mot, d’une image… la douleur m’étouffe.

– Alors, finalement, ce passé, il est toujours dans ton présent?

– En effet. Et je sais qu’un jour je vais devoir y faire face. Si je veux être libre un jour.

– Et quand le feras-tu?

– J’sais pas… ça me fait peur… J’ai pas le temps… Je suis heureuse, j’ai pas besoin de ça.

– Alors, laisse-le derrière toi ce passé! Tu le dis toi-même, tu n’en as pas besoin!

– Oui mais… j’ai peur! J’ai peur que ce passé ne vienne briser ma vie. J’ai si peur, si vous saviez. J’ai peur que mes amis sachent, que ma famille sache, que mes élèves sachent…

– Sache quoi?

– Ce que j’ai été. Ce qu’on m’a fait. C’est complètement irrationnel, je sais. Mais parfois, je tremble, c’est indescriptible. Je deviens étourdie, j’ai mal à l’intérieur, j’ai envie de disparaître, j’ai honte…

– Il faudra bien un jour que tu règles cela…

– Je le sais. Je le sais tellement. Je ne vivrai pas comme ça toute ma vie. Cela fait déjà assez longtemps. Et ça me suit encore. C’est n’importe quoi…

– Qu’est-ce qu’il va falloir pour que tu te décides?

– Un coup de main. Le sentiment qu’on va m’écouter. L’impression qu’on va me croire. La certitude qu’on ne me jugera pas…

– Alors, je te souhaite qu’un jour, tu puisses ressentir cette confiance.

– Moi aussi je l’espère. Mais je ne sais pas si ça arrivera un jour. Les gens jugent tellement. Et si je vais voir un psy, j’ai peur qu’il me juge aussi. J’ai si honte de moi…

– Regarde-moi. Un jour, tu plongeras, je te le dis. Un jour, tu comprendras tout. Ça te fera mal, j’aime mieux te prévenir, mais tu seras libérée. Tu te demanderas pourquoi tu as attendu si longtemps, parce qu’au final, la culpabilité, elle ne t’appartient pas. Je sais, ce que je te dis, ça te semble absurde, car pour l’instant, tu t’en veux, tu crois que tout est de ta faute, que si ce passé te fais mal c’est que tu as mal agi, que tu as été faible, que tu as été pathétique. Mais si je te dis que ta perception a été brisée par quelqu’un… par quelque chose…

– Vous croyez? En effet, ça se peut, j’en ai aussi le sentiment, mais je ne suis pas du genre à me déresponsabiliser et mettre la faute sur les autres.

– Et cette colère que tu ressens face à ce passé?

– Ho oui… tellement… Ça me donne envie de hurler…

– Tu verras. Tu comprendras beaucoup de choses. Tout se placera. Ce ne sera pas facile, mais ça se placera, enfin. Si je t’expliquais, tu ne comprendrais pas. Tu me traiterais de folle. D’ailleurs, tu te traiteras de folle aussi, crois-moi. Mais ça fera partie du processus, n’aie pas peur.

– Et quand ça arrivera?

– Un jour. Attends. Un jour, tu sentiras que c’est le bon moment. Tu sentiras que les gens seront prêts à entendre.

– Qui?

– La société.

– La société?

– Tu comprendras… Chaque chose en son temps. Tu comprendras.

– Est-ce vraiment nécessaire de retourner là-bas? C’est du passé, ma vie va bien, c’est du passé…

– Tu le sais. Tu le sais que tu n’as pas le choix. Arrête de fuir. Arrête de te mentir. Arrête de nier. Arrête de faire comme si ce n’était pas grave. C’est grave et tu le sais. Tu le sens. Arrête de faire semblant que ça va bien. C’est lourd faire semblant.

– Tellement…

– Tu verras, un jour, tu pourras parler. Tu feras la paix avec toi-même, plus que tu ne le crois. Bien plus que tu ne le crois…

– J’espère que ce que tu dis est vrai.

– Fais-moi confiance Nat. Je viens de là. Tu n’as pas idée du chemin que j’ai fait. Je te le promets, quand tu me rejoindras, on en reparlera!

Cette peur silencieuse

La peur me tient, la peur me tue…

Depuis quelques semaines, l’anxiété m’envahie. Je me réveille le matin avec l’impression d’avoir bu 5 cafés. Ce n’est pas la première fois que je vis cela. Dans les dernières années, j’ai vécu cela souvent, sans savoir ce que j’avais. J’avais peur que ce soit un virus à mon cœur ou quelque chose comme ça. Ou encore la fatigue, tout simplement, comme un médecin m’avait déjà dit.

Mais dernièrement, je ne suis pas fatiguée, au contraire! Cela fait maintenant presque 8 mois que je ne travaille plus. Alors, la fatigue, on repassera. Mais alors, qu’est-ce que j’ai?

J’en ai parlé à ma psychothérapeute. Je lui ai dit le moment où c’est revenu. « Quelque chose te stressait à ce moment-là? » « Non, aucunement. » Ce qui est étrange, et cela me fait toujours la même chose, c’est que mon cœur se met à faire des siennes, comme ça, pour rien. Ça dure deux, trois semaines, sans arrêt. Et tout à coup, je me rends compte que ça s’est arrêté. Bizarrement. Et c’est pour cela que c’est inquiétant. Il n’y a aucune raison pour que ça commence, aucune raison pour que ça arrête!

Cette semaine, je crois que j’ai compris…

Je crois que j’ai mis le doigt dessus.

Car ma psychothérapeute m’a donné une piste pour que je trouve.

Et je n’en ai presque pas dormi de la nuit.

J’ai peur.

La peur me tient. Elle est dans mon corps. Je la sens qui m’empêche de respirer.

La question était : « De quoi ai-je peur? » Car je n’ai pas peur de lui, il n’est absolument rien pour moi. Je n’ai pas peur de ce porc, je n’ai que du mépris. Je n’ai pas peur que ça m’arrive encore, comme on me l’a suggéré. Non, je me sens en sécurité, je n’ai pas l’impression que cela m’arrivera de nouveau. On me dit « Oui, mais c’est inconscient, ton corps a peur que l’événement se reproduise. » Ha… peut-être. Mais ça ne collait pas.

Mais l’autre soir, couchée dans mon lit, avec cette peur qui me submerge à en avoir le souffle coupé, j’ai compris. J’ai tellement mis le doigt dessus. Tellement, qu’elle s’est mise à hurler, enfin… cela fait tant d’années qu’elle fait du bruit en silence.

J’ai peur que ça se sache.

J’ai tellement peur que ça se sache.

Cette peur est en moi depuis le lendemain. Je me disais « ça y est, ce porc, il va aller se vanter. Tout le monde va penser que je suis une salope. Tout le monde va savoir que je suis violable. »

Je la reconnais cette peur. C’est la même. C’est celle que j’ai ressentis, exactement elle! Elle est encore dans mon corps! Et cette année, c’est encore plus fort… parce que j’ai parlé! Les gens savent! Pourquoi j’ai parlé? Pour me faire croire que je n’ai plus peur… Mais j’ai encore peur!

Mais là, si j’ai peur, c’est de ma faute. Puisque certaines personnes savent, et que ces personnes peuvent parler, et que les gens vont me juger, et qu’on va peut-être me faire du mal avec ça, et qu’on ne me verra plus jamais de la même façon… et surtout, peut-être qu’on ne me croira pas. On va penser que je fais des histoires, que j’essaie d’attirer l’attention. Ho non… Quelle horreur…

Pourquoi j’ai parlé? Pourquoi j’ai fait ça? C’est foutu, je m’étais juré de ne jamais en parler et je me suis trahie. Je ne peux pas revenir en arrière. J’ai cru bien faire en sortant cela de moi. Parler, c’était me libérer! Maintenant, j’ai l’impression d’être en prison. Écrire, ça me permettait d’évacuer! Maintenant, je sens que c’est un piège. Ces textes me nuiront peut-être un jour. Pourquoi… mais pourquoi je n’ai pas fermé ma gueule?

J’ai voulu protéger ma vie, mon intégrité, en ne dévoilant pas ce qui est arrivé. J’ai quitté mes amis, j’ai fui cet endroit, pour ne jamais en entendre parler. Pour effacer. J’ai toujours su que je ne devais pas me retourner, que ça me ferait mal. Probablement que certains mots ou certaines images me replongeaient dans ce passé et causaient cette anxiété que je considérais sortie de nulle part. Pour ce qui est de l’anxiété de cette année, je peux maintenant comprendre pourquoi ça se déclenchait : répondre à une question à ce sujet, expliquer à nouveau, voir quelqu’un qui sait, avoir peur que l’autre le sache alors qu’il n’est pas supposé savoir, croiser le regard d’un ancien élève en espérant qu’il ne le sait pas…

Et voilà. Il ne suffit que de cela. Le cœur s’emballe.

La peur que ça se sache.

Voilà pourquoi je n’ai rien dit le lendemain, ni les jours suivants, ni les mois suivants, ni les années suivantes… parce que cette peur m’en empêchait. Et elle est forte, tenace. Illogique peut-être. Et pourtant si logique quand on y pense. Car on change dans le regard de l’autre si l’autre sait. Je ne voulais pas être celle qu’on a un jour réussi à violer. Ce viol, je ne le voulais pas dans l’histoire de ma vie. Je ne le voulais pas dans mon identité.

On dit aux filles : « Si tu te fais violer, il ne faut pas que tu te laves! Il faut que tu ailles à l’hôpital! Si tu t’es lavée, tu es foutue! » Mais quelle aberration!!!

Le lendemain, j’ai sauté dans la douche. Et je l’entendais cette voix, ce conseil de merde. En me lavant, je l’entendais… Mais moi, je me disais « tiens, trop tard maintenant. C’est effacé. Trop tard maintenant. Il n’y a rien à faire dorénavant. » Ho que je me rappelle…

Mais comment elles font les filles pour aller à l’hôpital et raconter cela? Moi, je les admire, sérieusement! Le courage de revivre cette horreur! De le raconter! De se faire examiner!!! Alors qu’après, tout ce que tu veux, c’est pleurer, ne voir personne…

Le silence était mon meilleur allié. Ma seule porte de sortie. Le silence était ma bouée de sauvetage. Il me permettait de survivre, de continuer ma vie comme si rien ne s’était passé. Grâce au silence, je pourrais cesser de souffrir un jour. Car en parler ne ferait que planter l’événement dans ma vie. Non. Il n’en était pas question. Ce porc, il ne méritait pas que son geste s’inscrive dans mon histoire. Ce porc, il ne méritait que mon indifférence. L’oubli total.

Maintenant, c’est foutu. J’ai ouvert la boîte de Pandore. Tout est revenu dans ma mémoire. Les images, la tristesse, l’horreur. Et pour tenter de m’en sortir, j’ai parlé. J’ai écrit.

Je lui ai même écrit à lui…

Quelle conne je suis.

J’ai replanté l’événement dans ma vie.

Les lits de mes enfants

Quand je fais les lits de mes enfants, il est là mon bonheur. J’en profite pour regarder les lieux, observer les jouets qui traînent, les livres éparpillés, les petits vêtements témoins de leur existence. Quand je fais les lits de mes enfants, mes pieds sont ancrés dans le présent.

Je regarde par la fenêtre, je vois la cour, le quartier. Je me souviens, il y a 3 ans lorsque nous sommes déménagés. J’étais si heureuse, j’aimais tant cette maison. Elle était parfaite pour notre famille. Je savais que nous avions trouvé notre nid idéal. Je le pense encore aujourd’hui. Alors, quand je fais les lits de mes enfants, j’ai toujours une pensée pour ce moment où nous l’avions visitée et que nous avons eu un véritable coup de cœur. Ici serait notre vie.

Je ne sais pas si je pourrais survivre à mes tourments intérieurs si je n’avais pas autour de moi ce bonheur bien réel. Je ne sais pas si j’arriverais à m’accrocher si je n’avais pas cet amour qui me permet de respirer. En fait, je ne crois pas que je me serais permise de plonger et de faire face à cette tempête, si je n’avais pas eu ces gens qui me tiennent la main pour ne pas que je sombre. J’aurais probablement continué à trainer ce mal en moi, comme plusieurs doivent le faire parce qu’ils n’ont pas un plancher solide sous leur pied.

Parfois, lorsque je vais bien, je me demande si tout cela, ce n’est pas exagéré. Parfois, je me demande si je n’en fais pas une montagne. Je me juge. Je me dis que vraiment, je n’ai pas à me plaindre, j’ai la belle vie, tout ce que je désire. Ça suffit, on n’y pense plus et on tourne la page. Ce n’est pas si compliqué! Mais ça, je me le dis quand je vais bien.

Quand je me réveille le matin et que les images me frappent, mon monde réel n’a plus vraiment d’importance. Quand je suis plongée vingt ans en arrière et que je souffre comme si j’étais en train de le vivre, tout ce que j’ai construit se déconstruit. Mais avec le temps, cela m’arrive moins souvent. Rien à voir avec la période que j’ai vécue dernièrement et qui m’a fait visiter les endroits les plus sombres du monde traumatique. J’ai ce sentiment que le pire est derrière moi. Enfin, je l’espère. Enfin, je refuse de croire le contraire.

Quand je fais les lits de mes enfants, je reviens dans le présent. Un sourire apparaît sur mon visage. Celui que j’avais oublié. Celui qui m’avait quittée et je croyais avoir perdu pour toujours. C’est là qu’il refait surface, qu’il revient me visiter, qu’il apaise ma douleur. C’est à ce moment que j’ai la conviction que pendant toutes ces années, j’ai été forte. J’ai toujours été forte. J’ai refusé pendant trop longtemps ce qui m’était arrivé. Comme si l’accepter ne m’aurait pas permis d’avancer. Et pourtant. C’était à l’intérieur de moi, malgré cela. C’est juste que je n’en parlais pas. Mais je ne m’en veux pas. C’était une question de survie. J’ai tout cela à comprendre. Je dois me comprendre. Ça, ce chemin-là, il n’est pas terminé. J’ai encore beaucoup de choses à réaliser, à accepter, à digérer. Petit à petit, je laisse tomber des perceptions, des douleurs, des certitudes que j’ai accumulées et qui n’étaient qu’illusions. Mais j’ai été forte, car ces illusions n’ont pas réussi à m’arrêter.

Quand je fais les lits de mes enfants, je ressens tout l’amour que j’ai. L’amour pour les miens. Et aussi, l’amour pour moi-même. J’ai de la valeur. J’en ai la certitude. Je suis une personne bien, importante, signifiante. Quand j’observe leurs artefacts qui jonchent le plancher et les petits bureaux, quand je replace les draps dans lesquels ils ont dormi en sécurité, quand je prends le temps de vivre ce doux moment précieux, j’ai la preuve de qui je suis réellement. J’ai la preuve que ce mal en moi n’a pas gagné. L’amour a gagné.

Le pardon?

La colère. Vous connaissez? La colère… provient du sentiment d’injustice. « Tu n’as pas le droit ». Quand cette phrase envahie votre esprit, mais que vous ne pouvez rien faire. Quand il est là, à faire ce qu’il veut, et que vous êtes impuissante. Vous connaissez? Moi je connais…

Je sais que vous connaissez…

Quand on me dit « un jour tu pardonneras… »

Comment vous dire…

Non!!! Je ne veux pas pardonner! Parce que pardonner, c’est la dernière chose dont j’ai besoin! Pardonner, c’est dire qu’il avait ses raisons, que je peux l’excuser! Pardonner… c’est dire que je ne suis pas grand-chose… C’est dire que ce n’était pas si grave… C’est refouler encore ma colère, qui selon moi, est justifiée! N’a-t-elle pas sa raison d’être?

Le pardon est à la mode. Si l’on veut se libérer, se soulager, on doit pardonner. Est-ce si nécessaire pour trouver le bonheur? Sans pardon, aucune libération? Vraiment?

Un jour, je me sentais mal de ne pas être capable de pardonner. J’en ai parlé à ma sœur. Et elle m’a si bien répondu :
« Pour pardonner, il faut qu’il y ait repentir. »
Tellement…

Le pardon rime avec mon sentiment de culpabilité. Ne demandez pas à quelqu’un qui se sent coupable, de pardonner!!! Ce qui m’appartient, m’appartient. Ce qui lui appartient, lui appartient. Point.

Femmes, telles que vous êtes…
Vous n’avez pas à pardonner. Vous n’y êtes pas obligées.
Vous avez le droit de dire « je n’accepte pas. Je ne suis pas d’accord. Je refuse. »

Le pardon… est-ce essentiel?

Le pardon… c’est culturel. Libérez-vous de cette prison. Une prison morale. Ce pardon si féminin qui nous donne l’impression d’être une bonne fille. D’être gentille. D’être juste…

Je te pardonne… j’accepte?
Non. Jamais.
Je n’accepterai jamais ce que tu as fait.
Je suis un être respectable.

Le pardon, il est pour moi. Je me pardonne d’avoir enfoui cette colère si longtemps. Je me pardonne d’être incapable de te pardonner…

L’EMDR : ma première expérience

En psychothérapie, cette technique est souvent utilisée pour traiter le stress post-traumatique. Il y a différentes approches qui peuvent être efficaces, mais celle-ci est largement répandue. De nature sceptique, je me suis prêtée au jeu sans avoir d’attente. J’avais lu auparavant sur le sujet pour comprendre un peu mieux le fonctionnement. En gros, l’EMDR est une technique inventée par une américaine qui réalisa qu’en utilisant le mouvement des yeux lors de la remémoration d’un souvenir, celui-ci devenait asymptomatique par la suite. C’est-à-dire que les émotions associées au souvenir se calmaient, voire disparaissaient. Il est à noter que le souvenir reste en mémoire, il ne s’efface pas. Mais celui-ci n’est plus douloureux. Il devient alors un souvenir banal parmi tous les autres. Ainsi, le stress post-traumatique peut s’atténuer et le processus de guérison est beaucoup plus rapide.

Puisque j’avais porté plainte et que j’étais en attente de l’appel du procureur, nous ne voulions pas travailler le souvenir qui cause problème. Pourquoi? Parce que lors du procès, si je suis insensible au souvenir, cela pourrait soulever un doute… horrible non? Telle est la justice encore, en 2018. Bref, nous avons convenu pour commencer, de nous attarder plutôt sur un souvenir de mon enfance qui m’avait marqué. En même temps, cela serait moins brutal que de prendre de front le souvenir traumatique. On irait de façon graduelle pour voir comment je réagirais.

Sceptique. Vraiment sceptique. Je suis dans le bureau avec ma psychothérapeute et nous débutons la séance. J’ai l’impression que ça ne me fera rien. On dirait que je n’y crois pas assez. Je dois plonger dans un souvenir de mon enfance. Un événement impliquant mes parents et ma sœur. La règle est simple, je dois errer dans mon souvenir, sans nécessairement qu’il y ait d’ordre chronologique, et parfois mon cerveau peu bifurquer sur d’autres souvenirs. Bref, laisser la mémoire aller là où elle veut, sans la contrôler. Ça, j’avoue, pour ça, je n’ai pas de problème. J’ai une bonne mémoire et j’aime plonger dans mes souvenirs. Pour moi, c’est comme un jeu.

J’ai des manettes dans les mains qui vibrent. À droite, à gauche, à droite… Ma psychothérapeute me dit que ça vient travailler les deux hémisphères du cerveau. Bon, pourquoi pas…

Je l’avoue, j’ai vraiment plongé dans le souvenir. Les vibrations des manettes ont comme un effet hypnotique. Et pourtant, je lui avais demandé de prime abord s’il s’agissait d’une technique ressemblant à l’hypnose. Elle m’a dit que non, ce n’est pas la même chose. Je n’ai jamais fait d’hypnose, mais j’avais l’impression d’être comme dans un rêve, de vraiment être dans le souvenir et surtout, de ressentir les émotions. J’ai redécouvert des émotions que j’avais lors de l’événement et que j’avais oubliées. Comme si je me disais « Ha oui! C’est vrai! C’est ce que je ressentais! »

La séance s’est terminée. Ma psychothérapeute m’a fortement suggéré de ne pas prendre de médicament pour dormir, pour que l’effet de l’EMDR puisse continuer. Mon médecin m’en avait parlé aussi. Il semblerait que l’effet de la thérapie continue dans les 24 heures qui suivent. Ça ne me dérangeait pas de ne pas prendre mes médicaments, puisqu’il m’arrivait à l’occasion de les laisser de côté, et ça se passait plutôt bien.

La soirée s’est bien déroulée. Je me suis couchée à la même heure que d’habitude. Pas de problème pour m’endormir.

Mais voilà. Je me suis réveillée en pleine nuit. Je devais écrire. Je devais absolument écrire ce que je vivais. C’était tellement insensé.

Voici donc un résumé de ce que j’ai écrit :

« Il est 3hrs AM. Je me suis réveillée. Cauchemar. Mais c’est quoi ce MAL? Que j’ai à l’intérieur? C’est horrible!!! J’ai fait l’EMDR hier pour la première fois. Je ne devais donc pas prendre de médicament pour dormir. Les rêves… ouf… ou plutôt les cauchemars…

Et je me suis réveillée en sursaut, avec le mal dans le corps, ça se dit pas. Et ça me fait encore mal. J’ai les bras engourdis. Ça me faisait ça avant. J’avais oublié à quel point je n’allais pas bien. Le médecin m’a demandé si ça me faisait peur lorsque je n’allais pas bien. Ça m’a surprise comme question. J’ai répondu « non, parce que je lis beaucoup sur le sujet et je sais que, ce que je ressens, c’est normal, que ça va passer, que je ne suis pas folle. » Désolée, mais ÇA, LÀ, ça me fait peur!!! J’ai vraiment peur d’être folle! C’est horrible. Je ne vais vraiment pas bien. Je suis malade. Mon cerveau a quelque chose. Je ne veux plus jamais dormir sans mes pilules. Je suis malade. J’ai mal. Il y a quelque chose dans ma tête, dans mon corps. Et ça me fait peur. Mes bras, c’est étrange. Ce que je ressens à l’intérieur de moi… j’ai peur. Ça me donne mal au cœur. »

Voici ce que j’ai noté dans mon journal le lendemain:

« Nuit horrible
Réveil à 3hrs AM
Cauchemars
Panique totale
J’ai l’impression de virer folle, ça me fait peur.

Matin très, très difficile. Je ne comprends rien. J’ai des vides. J’ai de la difficulté à faire les boites à lunch des enfants.

J’avais oublié le mal qui m’habite, c’est intense!

Les symptômes ont persisté toute la journée, sans arrêt :

  • Difficulté à écrire, à faire la vaisselle (je serre trop fort les objets)
  • Difficulté à parler, à trouver les mots, à les prononcer (comme si ma bouche était engourdie)
  • Ma mâchoire se serre
  • J’ai ce goût bizarre dans la bouche
  • Tremblements internes
  • Picotements dans les jambes et les pieds (spasmes)
  • Sensation étrange dans les bras
  • Cœur qui bat fort
  • Impression que mon cerveau est engourdi
  • Mal-être émotif, difficile à décrire
  • Étourdissements quand je me lève, marche
  • Moments vides où je ne comprends rien
  • Mal de cœur par moment
  • La lumière est intense, le son aussi
  • Je fais le saut à rien

Je n’ai rien fait de la journée. Assise ou couchée, je vis mon mal physique. J’essaie de relaxer, rien ne fonctionne.

Une image du viol surgit subitement, comme si ça voulait sortir. Pourtant, je ne pensais à aucun souvenir. La violence du viol. Mon impuissance. Ma tristesse profonde pendant qu’il s’amuse avec mon corps, avec violence.

Après le surgissement de l’image, mes tremblements se calment. Mais ça ne s’arrête pas complètement. Mais je sens qu’il y a un lien.

19h30 : je prends mes pilules. Je ne suis plus capable. »

Le lendemain, ça allait beaucoup mieux. Les symptômes se sont calmés.

Lorsque j’en ai parlé à ma psychothérapeute, elle a été très surprise. Ce genre de réaction est rare, mais normale dans les circonstances. Mon corps est trop prisonnier du traumatisme. Nous avons donc mis de côté cette technique pour l’instant. Nous utilisons une autre approche pour qu’éventuellement, l’EMDR soit possible.

J’ai encore de la difficulté à croire qu’un souvenir puisse agir de la sorte sur le corps physique. Le cerveau m’impressionne, me jette par terre.

J’ai hâte de pouvoir refaire l’EMDR, même si je suis un peu craintive, cela va de soi. Mais je veux guérir, je veux me libérer de ce poison!

Chaque personne réagit différemment. Moi qui croyais que ça ne me ferait rien…

Le souvenir qui s’inscrit

J’ai toujours eu besoin d’écrire.

Sauf après. Après que ce soit arrivé, j’ai décidé que je n’écrirais plus. En fait, je n’écrirais plus ce qui me rendait triste. Je n’écrirais plus mes états d’âme. J’écrirais seulement lorsque ça allait bien. Alors, étrangement, dans ce journal, après les pages déchirantes que j’ai écrites en état de choc, c’était la belle vie. Comme si rien ne s’était passé. Comme si je n’en étais pas affecté. Alors que c’était tout le contraire.

J’ai voulu me protéger. Quand la douleur est trop forte, on ne veut plus la sentir. L’écrire, c’est la garder à jamais. L’écrire, c’est lui faire une place dans notre histoire. Je n’en voulais pas.

Je suis même allée jusqu’à me faire couper les cheveux quelques semaines plus tard. Changer la couleur. Je ne voulais plus de ces cheveux de « salope ». C’est ce que je me disais. Quelle tristesse. J’avais de si beaux cheveux, longs, blonds…

Je me rappelle lorsque je suis arrivée chez le coiffeur et que je lui ai dit que je voulais une métamorphose. « On change tout! Je veux que ce soit complètement différent! » On me regardait comme si j’avais perdu la tête. « Tu es certaine? » Je crois qu’il m’a posé la question 10 fois. Et puis, il ne voulait pas y aller trop drastiquement. On me ferait des mèches plus foncées. On ne couperait pas trop court. Je me souviens qu’on a fait une tresse dans mes cheveux. Il n’était pas question de les jeter! Lorsque le coiffeur les a coupés, deux filles tenaient mes cheveux pour qu’ils ne tombent pas par terre. On m’a donné la tresse. On me regardait avec incompréhension. Mes beaux cheveux blonds. Mais moi, je n’en voulais plus. Je voulais qu’on me considère pour qui j’étais vraiment. Je n’étais pas une salope. J’étais intelligente, sage et talentueuse. La vie devant moi m’attendait. Ces cheveux m’avait nuit. J’attirais les regards, j’attisais le désir. À cause de ces cheveux, à cause de moi, on était allé jusqu’à me violer. Plus jamais je ne vivrais ça. Il fallait prendre les grands moyens. Je devais changer mon image. Je devais couper le passé.

Je n’écrivais pas lors de ces soirées où j’avais mal à vouloir disparaître. J’étudiais. Je me suis jetée corps et âme dans mes études. J’écoutais des documentaires, je faisais mes lectures, j’étais seule et je n’avais pas envie de voir personne. Je me suis repliée sur moi-même. La tristesse était si profonde que je faisais tout pour ne pas me laisser ébranler. Parce que cette tristesse, elle peut tuer. Je valais plus que ça.

J’ai laissé tomber mes amis. Parce que je les mettais tous dans le même bateau. Parce qu’ils me rappelaient cette nuit d’horreur, comme s’ils avaient tous été complices. Parce que lorsque je les voyais, la douleur revenait. Je voulais changer de vie. Je voulais tourner la page. Je voulais construire un mur.

J’ai changé de ville. Je me suis trouvée un emploi ailleurs. J’étais nouvelle, je repartais à neuf. Je ne ferais plus les mêmes erreurs. Je me suis jurée que je serais respectable, que je ne ferais plus de mauvais choix. Je me suis faite de nouveaux amis. Ils ne connaissaient pas mon passé, ce passé que je voulais tant effacer.

Et à la longue, les images m’ont laissée tranquille. J’avais réussi à les enfouir très loin. Lorsqu’elles remontaient, comme un coup de poignard, j’avais si mal. Je me détestais. Je les chassais de mon esprit. Elles revenaient parfois dans mon sommeil. Et alors, je me réveillais en sursaut. Ce n’était qu’un cauchemar…

Mon copain de l’époque se souvient de mes crises d’angoisse. Je faisais de l’hyperventilation. Je ne voulais pas qu’il me touche. Ça ne durait pas longtemps, ça se calmait. Et je lui disais à chaque fois « je ne comprends pas pourquoi ça me fait ça… »

L’incapacité sexuelle, c’était le plus difficile. Lorsque venait le moment, je paniquais, je figeais, je ne voulais plus. Et tous les deux, on ne savait pas quoi faire avec cette réaction. J’ai consulté. On croyait à un problème physique. Je me suis fait opérer pour un problème gynécologique… qui maintenant, je sais, est apparu après le viol. Mais même cette opération n’a rien réglé. Le problème est revenu. Comme si mon corps me disait « écoute-moi! »

Avec les années, les images ont complètement disparues. Ne restait que les moments de panique soudaine. Et je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. J’ai même cru que je devenais folle. Ou que j’avais peut-être un cancer qui déréglait mon système?! Le cœur qui se met à me cogner dans la poitrine pendant des jours sans arrêt, sans raison. Dès que je bougeais un peu, il se remettait à faire des siennes. J’ai consulté. « Tu es fatiguée ». J’ai pleuré. Je savais que ce n’était pas la fatigue.

Les insomnies devenaient habituelles, faisaient partie de ma vie. Pour rien, être incapable de dormir. Surtout vers janvier et février. Se réveiller en pleine nuit, avec une tristesse dans le corps. Ne plus pouvoir dormir. On a cru que c’était le matelas. On a cru que c’était les hormones. On a cru que c’était la digestion. On a cru que c’était le manque de luminosité parce que c’est l’hiver. On a cru que c’était le stress. On a cru que c’était les allergies… On a cru…

Mon oreille droite qui est constamment bouchée depuis… depuis cette époque. J’ai consulté un spécialiste. On a vérifié méticuleusement. Que des hypothèses. Un allergène présent dans l’environnement? Rien de grave, je n’ai pas à m’inquiéter. Ça passera avec le temps. Ça n’a jamais passé. Ça fait 20 ans. C’est toujours là. Il ne reste que des hypothèses. Lors de mes flashbacks, je l’entends respirer dans mon oreille droite. Qu’une hypothèse…

Les étourdissements, sans raison. L’anxiété qui monte, sans crier gare. Ces images à la télévision qui me font souffrir, qui font vibrer en moi une douleur inexplicable. Mon corps qui se met à trembler. L’envie de pleurer qui me tient la gorge. La honte qui m’étouffe. Mon passé qui me fait mal. Le mot salope qui me tue lorsque je l’entends. La colère qui m’habite et que je tais. Parce que je n’ai pas à me plaindre. Je suis responsable de ce que j’ai été. L’envie d’effacer je ne sais plus trop quoi… L’envie de me pardonner, de réparer. La peur que tout s’écroule autour de moi. L’incapacité à m’aimer vraiment parce que je me cache. Parce que je n’aime pas quelque chose. La conviction qu’un jour, je devrai y faire face. Parce que c’est trop lourd et que ça ne passe pas avec le temps… au contraire, l’urgence devient hurlante.

Je suis une personne rationnelle. Réaliser que le corps puisse garder en mémoire un événement est pour moi difficile à admettre. Je ne l’admettrai peut-être jamais à 100%, même si j’en suis probablement la preuve vivante. Accepter l’éventualité que mes réactions physiques aient comme origine un traumatisme, c’est loin d’être évident. Et je ne saurai jamais vraiment si c’est juste, si c’est bien vrai. Que des hypothèses…

Écrire, pour moi, c’était vital. J’ai arrêté d’écrire après que ce soit arrivé. J’ai jeté tous mes poèmes… j’en avais tellement. Mes émotions, je les sortais de mon corps de cette façon. J’ai cessé d’écrire car je ne voulais pas les laisser m’envahir. Je voulais les effacer. Force est d’admettre que les émotions, elles doivent sortir d’une façon ou d’une autre. Si on ne veut pas les écouter, elles se débrouillent pour qu’on les entende. Les images deviennent inatteignables, le ressenti reste présent, la douleur devient inexplicable, la conviction qu’on a quelque chose à guérir est plus forte que tout.

Et maintenant, je guéris. Parce que le lendemain, Dieu merci, j’avais écrit. Et grâce à cela, 20 ans plus tard, j’ai finalement compris.

 

Les blessures du viol

Il m’a rejetée. Il a rejeté mon opinion, mon désir, mon non-désir. Il a rejeté ma main lorsque j’ai voulu le repousser. Il a rejeté ma voix, mes cris, mes coups… mon existence. Ce sentiment de ne plus être. Ce sentiment de disparaître.

La panique. Lorsque j’ai compris ce qu’il voulait faire. Quand j’ai commencé à me débattre et que je voyais son sourire. Cette peur soudaine et indescriptible. Ce besoin de fuir, mais d’en être incapable. On comprend vite qu’on ne vaut rien. La panique. Quand j’ai compris que pour lui, je n’existais plus.

Il m’a humiliée. Il a fait de moi ce qu’il voulait. J’ai eu honte. Honte d’être impuissante. Honte de voir mon corps dans cet état. Honte d’avoir été si naïve. Honte de ce qu’il me faisait. De ce que j’étais en train de vivre.

Le contrôle. Être totalement contrôlée par l’autre. L’impuissance. Ce besoin de se défendre. Essayer, en vain. Perdre cette liberté qui permet de protéger son intégrité. S’en vouloir d’être faible. Voir ses mains puissantes tenir mes bras. Essayer de bouger. En être incapable. Cette image qui me fait encore si mal. La honte totale.

Il m’a trahie. Je lui avais fait confiance. J’avais accepté son invitation. Il a eu cette idée soudaine qu’on passe la soirée chez moi, je n’ai pas dit non. Il était toujours le bienvenue, je n’avais pas peur de lui. C’était un ami. J’avais décidé de lui faire confiance. Je n’avais rien contre lui! Je ne voulais plus coucher avec lui, c’est tout… Il avait planifié son coup.

Pourquoi me faisait-il cela? Qu’est-ce que j’avais fait? Il était gentil, et soudainement, il me fait ça? Je ne comprenais plus… j’étais sous le choc… anéantie… il a brisé cette confiance. Je m’en voulais à mort de l’avoir cru. Il m’avait dit de ne pas m’inquiéter. Il avait déjà été insistant dans le passé, il n’avait pas aimé que je lui dise « non », mais jamais je n’aurais pu imaginer qu’il me ferait ça. Pourquoi je ne me suis pas méfiée?

Il a été injuste. Il n’avait pas le droit de me faire ça. J’étais si en colère! Comment pouvait-il? Et il a mis la faute sur moi, il m’a fait comprendre que j’étais responsable, que c’est tout ce que je méritais. Mais je ne méritais pas ça, je valais plus que ça! Il est allé raconter un mensonge horrible à qui voulait bien l’entendre. Ce sentiment d’injustice qui m’a suivi pendant toutes ces années. Ce besoin de crier la vérité.…

Ce manque d’empathie. Cette froideur dans le regard. Ces paroles assassines. Cette méchanceté gratuite. Cette totale absence d’humanité envers moi. Ce sentir figée devant l’incompréhension. Cette impression de vivre un cauchemar. Être incapable de concevoir ce qui est en train de se passer. Le sentiment de culpabilité. S’il fait ça, c’est qu’il doit y avoir une raison. Cette raison, c’est moi… Ça ne peut qu’être moi.

On m’a abandonnée. Le lendemain, je voulais de l’aide. Mais j’ai vite compris que c’était impossible. Je ne pourrais compter sur personne. Il avait gagné. Il s’en était sorti. Personne ne viendrait à ma défense. Personne. J’ai senti le mur se refermer sur moi. Je devais me rendre à l’évidence, je ne pourrais compter que sur moi-même. Je ne me laisserais pas abattre. J’étais seule, mais forte. Ne plus y penser. Faire comme si ce n’était pas arrivé. C’était la seule façon de ne pas le laisser gagner.

Ce besoin d’être aimée. Coûte que coûte. Ce besoin d’exister dans le regard des autres, pour guérir ces blessures. Mais peut-on vraiment aimer qui je suis? Car ce soir-là, il m’a fait comprendre que je n’étais rien. Absolument rien.

Combler ce vide. De toute urgence. Peu importe les conséquences. Peu importe les conditions. Peu importe les prochaines blessures. Combler ce vide qu’il m’a fait ressentir.

On avance en n‘y pensant plus. Parce que ces images font trop souffrir. Pourtant, les blessures nous suivent. Elles sont collées à l’âme, comme des vêtements trop grands, trop lourds. On essaie d’être forte, souriante, bonne pour les autres.

Surtout, ne plus être rejetée.

Surtout, cacher cette honte.

Surtout, se méfier constamment.

Surtout, crier à l’injustice à tout moment.

Surtout, être aimée à tout prix, peu importe les sacrifices, peu importe si je dois me rejeter moi-même.

Comprendre le traumatisme (suggestions de lecture)

Quand le cerveau plonge, il faut savoir garder la tête hors de l’eau. Rien de mieux que de comprendre ce qui se passe. Pour moi, c’était essentiel, vital. C’est ma cousine qui, aussitôt, m’a envoyé des livres. Ça été le début d’un long processus de compréhension et de prise de conscience. Ce que je vivais avait un sens. Dans le tourbillon du choc, il y avait une logique, une raison d’être.

Dès que je terminais un livre, j’en trouvais un autre. Même si les sujets étaient sensiblement les mêmes, la façon de les aborder étaient différentes. J’en apprenais toujours plus. L’analyse devenait plus précise, concrète.

Que ce soit pour vous aider, pour comprendre l’épreuve d’un être cher ou tout simplement pour en apprendre davantage sur le traumatisme, voici ma suggestion de lecture.

Apprendre à s’accompagner soi-même après un trauma
Auteurs : Lucie Pétrin et André Benoît
Les éditions Québec-livres

Premier livre que j’ai lu sur le sujet, alors que mon corps et ma tête ne m’appartenaient plus! Ce livre, écrit de façon simple et compréhensible, a été une vraie bouée de sauvetage. Plusieurs témoignages y sont inclut pour une meilleure compréhension des concepts abordés. J’ai beaucoup apprécié.

Mourir de dire, la honte
Boris Cyrulnik
Éditions Odile Jacob

La honte, le traumatisme le plus sournois et nocif. Cet excellent livre m’a fait vivre des émotions du début à la fin. Ce genre de livre où, régulièrement, on s’écrit « ho oui!!! Tellement! » Dans lequel on se reconnaît, où les mots sont tout simplement parfait! J’ai souligné plusieurs passages… La manière dont Cyrulnik exprime sa pensée est si riche et intelligente. À lire sans modération!

Réveiller le tigre
Peter A. Levine
InterEditions (Dunod Editeur)

Un expert dans le domaine, Peter A. Levine aborde le concept du traumatisme de façon précise et approfondie. Il a écrit plusieurs livres sur le sujet et j’en ai lu quelques-uns. Celui-ci est le plus accessible et le plus complet. C’est d’ailleurs le plus populaire d’entre tous, car il est une introduction parfaite au concept.

Trauma et mémoire
Peter A. Levine
InterEditions (Dunod Editeur)

Je ne peux passer à côté de cet autre livre de Peter A. Levine. J’avoue que je ne l’ai pas lu au complet, car la deuxième partie porte surtout sur des études de cas, très intéressant pour ceux qui veulent étudier les méthodes de guérison (professionnels de la santé, psychologie, etc.) Par contre, la première partie aborde le sujet de la mémoire. Levine explique comment fonctionne le cerveau en ce qui concerne la mémorisation, le souvenir traumatique. Cela a été pour moi d’une grande aide et m’a permis de comprendre mes flash-back.

Guérir le stress, l’anxiété et la dépression
David Servan-Schreiber
Éditions Robert Laffont

Suggéré par plusieurs professionnels, dont ma psychothérapeute, ce livre aborde différentes techniques de guérison. Simple et à la portée de tous, il permet d’avancer dans le processus de guérison en élargissant ses horizons quant aux différentes possibilités qui ont fait leurs preuves. Un essentiel pour avancer et garder espoir.

Le bout du tunnel
Dr. Daniel Dufour
Les Éditions de l’Homme

Un livre très récent sur lequel je suis tombée par hasard! Le Dr Dufour fait plusieurs conférences et apparitions à la télévision. Si le concept du traumatisme est nouveau pour vous, je vous dirais de commencer par ce livre. Il est une excellente introduction au concept. Critique en ce qui concerne les différentes techniques de guérison, le Dr. Dufour explique la méthode qui, selon lui, est la plus efficace. À vous d’en juger. Somme toute, c’est un très bon livre que j’ai apprécié et que je prête volontiers à qui veut comprendre ce que je vis.

Vivre après avoir survécu
Geneviève Parent
Les Éditions de l’Homme

Ce livre aborde le sujet de l’agression sexuelle. Étrangement, ils sont rares les livres sur le sujet! Celui-ci a été une révélation. J’avoue que j’ai été incapable de le lire d’un trait. Il m’a fallu des pauses, des moments où il dormait sur ma table de chevet, des retours timides et un peu angoissant. Pourquoi? Parce qu’il est vrai, franc et signifiant. Se reconnaître, ce n’est pas évident. Quand cela fait des années qu’on refuse d’avoir été victime, il est difficile d’accepter le constat. Prise de conscience assurée pour ceux et celles qui ont vécu cette épreuve. Mais je vous rassure, ce livre est remplie d’espoir.

Émotions, quand c’est plus fort que moi
Catherine Aimelet-Périssol et Aurore Aimelet
Les Éditions de l’Homme

Je ne peux passer à côté de celui-ci! Je suis présentement en train de le lire! Coup de cœur!!! Le sujet n’est pas lourd, il est vraiment abordé de façon ludique et imagée. J’adore! On y parle des émotions principales qui peuvent devenir envahissantes et difficilement contrôlables : la peur, la colère et la tristesse. Ce livre convient à plusieurs situations : traumatisme, dépression, impulsivité, etc. N’hésitez pas à lire ce bijou! Et pas besoin d’être en processus de guérison pour apprécier ce livre, au contraire, car les émotions nous influencent tout le temps!

 

Bonne lecture!

Quand les émotions prennent le contrôle

Il est long le chemin pour accepter ses émotions… Et parfois, il est même nécessaire de s’arrêter. Quand on ne peut même plus sortir au centre d’achat parce que la peur nous submerge, c’est que le corps nous crie « à l’aide! »

Quand le médecin nous prescrit des médicaments pour calmer le système nerveux, c’est que ça ne va plus. Je n’ai jamais pris de médicaments de ma vie, enfin, pas pour de l’anxiété et la dépression. C’était complètement nouveau pour moi. Je me suis toujours convaincu que je pouvais me gérer toute seule. Je sais que j’ai été malade dans le passé, que j’ai souvent fait de l’angoisse et même, que mon choc post traumatique ne date pas d’hier. Mais je n’en parlais pas. Je souffrais, mais je ne savais pas ce que j’avais. Je croyais que c’était moi qui arrivais mal à gérer mes émotions, c’est tout…

Mais ce 23 novembre 2017, ça en était trop. Incapable de fonctionner. C’était trop fort. J’ai réalisé que j’avais besoin d’aide. Et pour la première fois, j’allais en chercher. Cela peut paraître bizarre, mais pour moi c’était un pas de géant… demander de l’aide. J’ai toujours peur de déranger, je ne me considère pas assez importante, je n’aime pas me plaindre… C’est bien moi ça…

Lorsque j’attendais dans la salle d’attente, c’était horrible. Je souffrais tellement. Les bruits m’agressaient. Les gens autour de moi m’irritaient. La lumière était insoutenable. Les secondes me paraissaient des heures! Je n’avais hâte qu’à une chose, rentrer chez moi, être seule.

Lorsqu’on m’a enfin appelée, je n’avais aucune idée comment j’étais pour aborder le sujet. Et puis, sérieusement, je m’en foutais pas mal. Je voulais seulement de l’aide.

Dans le petit bureau, l’infirmière m’a demandé ce que j’avais.
« Je crois que je fais un choc post traumatique. »
« À cause de quel événement? Si tu veux me le dire, bien entendu… Tu peux attendre le médecin. »
« Un viol. »

Je n’ai pas attendu très longtemps. On m’a prise en charge. Je demandais de l’aide et on me la donnait. Quand on m’a demandé la date de l’événement, j’avais peur qu’on trouve que ma réaction était exagérée. Au contraire. Le médecin m’a demandé :

« Est-ce que tu as reçu de l’aide à l’époque, après que ce soit arrivé? »
« Non »

J’ai vu sa réaction. Le sérieux lorsqu’elle prenait des notes. Je n’avais pas à en dire davantage. Je n’étais pas folle. Ce que je vivais, c’était grave. Je le savais et on me le confirmait.  Je réalisais à peine moi-même ce que j’avais vécu. Je n’étais pas ridicule. Je ne dramatisais pas. Je n’exagérais pas. Je ne cherchais pas de l’attention. Il fallait enfin que je m’enlève cela de la tête. J’étais envahie. Je ne contrôlais plus rien. J’avais besoin d’aide. Et cette aide, il y a très longtemps que j’aurais dû aller la chercher. Le temps avait fait des ravages, il n’avait rien réparé.

Le début de mon arrêt de travail a été difficile. Difficile à accepter. Difficile surtout de ne pas me sentir coupable. Comment pouvais-je être à ce point empoissonnée par des émotions? Pourquoi n’étais-je pas capable de les contrôler? Moi, l’experte dans la maîtrise de la tristesse, de la colère… Je ne me reconnaissais plus.

Lorsque je suis entrée dans le bureau de mon médecin une semaine plus tard, je me suis mise à pleurer. Parce que j’étais tellement déçue de moi.
« Comment j’ai pu oublier ça? »
Et sa réponse, je m’en souviendrai toujours : « Tu n’as jamais oublié. »
Elle avait tellement raison. J’ai pleuré de plus belle, parce qu’enfin, on me comprenait. Je n’avais pas besoin de me justifier, je n’avais pas besoin de la convaincre, je n’avais pas besoin d’argument, on me croyait et on m’aidait.

Il y a de ces moments dans la vie où le temps s’arrête. On n’en a pas envie, on n‘avait pas prévu cela. Mais ces moments, on le comprend plus tard, sont nécessaires. Il m’a fallu du temps pour le comprendre, l’accepter. Ce que j’avais décidé de mettre de côté il y a 20 ans, je devais maintenant le guérir. Ces émotions que j’ai traînées depuis toutes ces années, il fallait dorénavant s’en occuper. C’était l’impasse. Je n’avais pas le choix.

On ne peut pas refouler ses émotions éternellement. Elles finissent par nous empoisonner. On ne peut pas faire comme si on ne les entendait pas. Elles se mettent à hurler. On ne peut pas faire comme si elles n’existaient pas. Elles se mettent à agir sur le corps. On ne peut pas y échapper. Il faut les accepter. Les laisser vivre. Les laisser sortir. Leur donner la place qu’il leur revient. Se pardonner de ne plus avoir le contrôle.