Fragile guerrière

Oui, j’ai peur.
Présentement, c’est ce qu’il se passe en moi,
Je ne suis pas une mauvaise personne,
Je n’ai pas l’habitude de faire ça,
Je préfère toujours être blessée que blesser,
Je préfère ravaler que cracher,
Je préfère assumer que dénoncer…

On entend partout : « le passé est passé! Il faut tourner la page, lâcher-prise! »
Comment faire pour avancer dans ce chemin lorsque ces principes, on y croit?
Quand depuis des années, on a l’habitude d’utiliser ces mécanismes-là?
Quelle lutte difficile que celle contre soi-même,
Quelle bataille épuisante que celle contre ses propres démons…

Peut-être est-ce de cela dont je dois me libérer?
Peut-être qu’il est là mon lâcher-prise?
Lâcher-prise sur ce réflexe de me taire et m‘effacer,
Lâcher-prise sur cette impression que je ne mérite pas d’être aidée,
Lâcher-prise sur cette habitude que j’aie de minimiser,
Lâcher-prise sur cette peur de m’affirmer,
de demander justice pour moi-même,
Lâcher-prise sur mon sentiment de responsabilité, de culpabilité…

Peu importe ce qu’on me fait subir,
Je vois toujours l’humain qui est devant moi.
Mon âme préfère pleurer sans bruit,
Pardonner est tellement plus facile, croyez-moi…

Ce serait tellement plus simple de faire volte-face,
Ne pas faire de vague, me replonger dans le silence.
Pour moi, ce serait du connu! La routine!
Me défendre… je peux le faire, mais je me sens coupable,
Me lever et reprendre mon droit,
Me tenir debout, être forte,
Voilà l’urgence, l’évidence, la fatalité,
Enfin, voir l’humain en moi,
Enfin, parler pour les femmes réellement,

Écrire, je sais faire…
Parler, j’y suis habituée…
Mais agir, concrètement,
Avoir ce pouvoir entre mes mains,
Alors que mon pouvoir on me l’a un jour arraché…

Et quand depuis tant d’années, on croit que notre humanité n’existe pas,
Quand on nous a enlevé cette certitude-là,
Il est difficile d’être convaincue du bien-fondé de cette démarche,
Qui suis-je pour faire ça?
Je ne suis pas grand-chose,
Je ne suis pas plus importante qu’un autre,
Je ne suis qu’une fille qui a été utilisée,
Qui doit prouver, démontrer, avec toute la conviction possible,
Qu’elle ne méritait pas cela,
Qu’elle vaut plus que cela.

Il est si difficile d’avoir confiance en soi,
Quand la blessure, elle est justement là…

Un jour, se sentir guerrière,
Le lendemain, vouloir rentrer sous terre…

Je m’accroche à la vérité,
Je m’accroche à l’évidence,
Je m’accroche grâce à ces gens qui m’aiment,
Je m’accroche à la justice,
À toutes celles qui ne parleront jamais,
Je m’accroche un jour à la fois,
En ne sachant pas trop vers quoi cela me mènera.

Je ne suis pas la première,
Je ne serai pas la dernière,
Je ne serai qu’une parmi tant d’autres,
J’aurai été au bout,
J’aurai fait ce qui est juste,
Même si je dois me sacrifier,
Même si cela m’arrache le cœur,
Même si la blessure s’ouvrira encore et encore,
Même si la lutte est cruelle,
Même si je dois être plus forte que moi-même,
Même si je doute sans cesse.

Me convaincre que je suis digne,
Faire confiance dorénavant,
Malgré cette peur que j’aie,
Qu’on me laisse tomber,
Qu’on ne me croie pas,
Qu’on juge que ce n’est pas si important que cela…

Malgré ces obstacles évidents,
cette jeune fille brisée,
Ne jamais la laisser tomber.
Foncer droit devant,
Avec comme seule arme la vérité.

Cette arme qu’il ne pourra jamais utiliser…

Je suis là, maintenant…

Tu as bien fait Nat,
De vivre ça 20 ans plus tard.
Tu as bien fait, rassure-toi,
Tu te devais de faire ça.
Ce n’était que partie remise.
Ce n’était que partie remise…

Tu as bien fait Nat.
Tu avais trop mal,
Trop de peine,
Trop d’horreur, Nat.
Comment pouvais-tu faire?
Comment pouvais-tu rester sur terre?
Il fallait partir dans les airs Nat…

Je te revois Nat,
Je te revois pleurer, souffrir, seule, tellement seule…
Ne t’en veux pas Nat,
Moi, je ne t’en veux pas.
Je suis là maintenant.
Et moi, je ne te laisserai pas tomber,
Comme je te l’ai promis à l’époque.

Tu te souviens?
Je t’avais promis que je ne te laisserais pas tomber,
Et j’étais la seule personne en qui tu avais confiance…
La seule Nat…
Tu te souviens?

Je ne t’abandonnerai pas Nat,
Tu peux être rassurée,
Parce que maintenant, je suis rendue là où tu le voulais,
Je t’ai écoutée, j’ai avancé,
J’ai atteint ce que tu désirais,
Je peux maintenant t’aider,
Je suis rendue là Nat,
Tu peux compter sur moi…

Tu sais Nat,
Ce que les gens disent, pensent,
Ça ne nous fait rien, hein?
On sait ce qui s’est passé,
On sait ce qui est vrai… Nous on le sait.

Je vais te défendre maintenant.
Moi, j’en ai la capacité,
Je suis rendue grande et forte, si tu savais!
J’ai réussi tant de choses depuis,
Je suis une adulte, une grande personne!
Je suis rationnelle, logique,
Je peux t’aider maintenant!

Ho Nat,
Attends-moi…
Je sais que c’est difficile,
Je sais que tu te sens seule,
Je sais …
Tout a été brisé,
Tu crois que tu es à blâmer,
Et tu le croiras pendant tant d’années…

Fais-moi confiance Nat,
Un jour, tu seras libérée.
Je te le promets.
Un jour, tu respireras, oui! C’est bien vrai,
Un jour, tu comprendras ce mal-être que tu as,
Tu mettras des images sur ce qui ne va pas!
Tu comprendras ces blocages que tu as,
Je te le jure, tu sauras…

Nat,
Tu n’es pas folle, crois-moi,
On t’a fait du mal, ça t’a blessée, ça t’a marquée,
Ton âme est brûlée, c’est aussi simple que ça,
C’est dommage, mais c’est ta vie,
Et tu grandiras, ne t’inquiète pas,
Tu grandiras…
Peu importe ce qui arrivera,

Continue de choisir le chemin qui te fera grandir,
Qui te rendra fière de toi,
Comme tu as toujours su le faire,
Toujours,
Toujours…

Et n’oublie pas Nat, je compte sur toi,
Comme tu peux compter sur moi.
Mais ça… tu le sais déjà,
On le sait toi et moi…

Petite Nat

Oui, c’est vrai, peut-être suis-je heureuse,
Peut-être ai-je été chanceuse,
Peut-être ai-je été forte,
Peut-être que la vie m’a été plus bonne,
Plus facile,
… ai-je été plus habile?

Peut-être…
Qui sait…

J’ai été forte dès le début,
Depuis ma tendre enfance,
Depuis ces instants de déséquilibre et de mouvance,
J’ai été capable de construire, de m’isoler,
De détruire ce qui pouvait me perturber,
De m’en tenir à mes instants de bonheur,
À ces moments d’imagination, de douceur…

Petite fille qui regarde le plafond,
Ces lumières qui inondent le corridor,
Entendant mes parents rirent et discuter,
Respirant le froid qui vient du dehors.

Petite fille qui commence à vivre,
Respirant la présence, les sons et les images,
Petite fille qui apprend à être sage,
Qui regarde les ombres se dessiner,

Petite fille qui a tout devant elle,
Qui croit encore à l’éternel,
Qui n’a absolument aucune idée,
À quel point son sexe viendra la déterminer,
À quel point les hommes voudront la posséder.

Petite fille qui veut tant être aimée…

Ma couverture qui me réconforte,
Cette lumière au plafond, brillante, présente,
Et moi, qui espère tant être heureuse,
Qui veut vivre, qui veut être,
Ces sons qui me parviennent, qui me font sentir vivante,
Qui me font comprendre que je ne suis pas seule,
Ces sons que j’aime et que je veux garder,
Cet amour que je ne veux pas égarer…

Ces châteaux et ces histoires,
Merveilleuses merveilles sans pareilles,
Ces rires, ces courses, ces cachettes,
Ces amis qui sans cesse reviennent,
Pour qui je suis simplement moi,
Ces amis que je n’oublierai pas.

Petite fille dans le petit lit,
Qui a besoin d’être protégée,
Comment ai-je pu t’abandonner?
Pourquoi ne t’ai-je pas plus protégée?

Petite fille aux histoires bleu et rose,
Comment ai-je pu laisser faire une telle chose?

Toi qui ne faisais que rêver…

Toi qui ne savais qu’aimer…

 

Cet événement isolé

Vous pensez que cela ne fait rien?
Vous pensez que ce n’est qu’un événement isolé?

La peur… La peur nous suit, sans cesse. Physiquement, socialement. Les sourires deviennent suspects. Les belles paroles ne font plus d’effet. Au contraire, on reste sur ses gardes, toujours, sans aucune exception. Ne plus croire… en être incapable.

Ne plus faire confiance aux autres, mais surtout à soi-même. Parce qu’un jour, notre ressenti nous a trahi. Nos émotions nous font peur. Nos frissons deviennent des erreurs. Parce qu’un jour, on s’est laissé briser. On a été brûlée. Ne plus se faire confiance, c’est terminé.

Si on a vécu ça, c’est qu’on est en partie responsable. Assumer ses erreurs. Assumer…

J’étais anéantie. Il n’y a pas d’autres mots. Anéantie mais en vie. Étrange sensation de vide et de présence. S’accrocher à une parcelle d’existence. Un morceau d’espoir. Une étincelle.

J’ai pris la décision de n’écrire que mes moments de bonheur. Il fallait s’en sortir, il fallait s’accrocher! On n’a qu’une vie, une seule! Ce n’est pas vrai qu’un événement viendra tout détruire. Ce n’est pas vrai qu’un être humain aussi horrible viendra marquer ma vie. Ça non! Surtout pas lui! Pas ça!

Horrible personnage, être immonde! Comment a-t-il pu me faire ça? Comment a-t-il pu décider, ce soir-là, que je devenais ça? Je suis tellement plus forte qu’il ne le croit, je ne me laisserai pas faire. Je ne le laisserai pas décider. Je ne le laisserai pas me briser.

Vous pensez que cela ne fait rien?
Vous pensez que ce n’est qu’un événement isolé?

Déchirée en deux… déchirée. Pour pouvoir survivre. Cette partie de soi qui a été meurtrie, on l’enfouie. C’est inexplicable. C’est inimaginable. Et cela prend plusieurs années à le réaliser, à l’accepter…

Je ne l’accepte pas encore vraiment… Prendre conscience que pendant tout ce temps, j’ai marché à côté de moi-même…

Pourquoi on ne parle pas lorsque cela nous arrive?
Vous vous demandez bien pourquoi, n’est-ce pas?
Je vais vous dire pourquoi…

Rien de pire que de le dire et de ne pas être cru.
Rien de comparable.
Rien de plus épouvantable.
Passer pour une menteuse qui s’amuse à inventer un viol?
Il n’y a pas plus méprisable.
N’est-ce pas?
Tous les jours, on l’entend cette phrase : « peut-être qu’elle ment pour avoir de l’attention? »

Quand on l’a vécu, on ne veut surtout pas passer pour ce genre de personne.
Alors, dès qu’on ne nous croit pas, on s’enferme. On s’engouffre. On préfère souffrir seule, silencieusement, que publiquement. Le choix est facile, automatique, évident.

Ne rien entendre ou entendre des jugements?
Continuer à avancer ou se battre pour être cru?
Ces gens, je les aime… je ne veux pas les décevoir, je ne veux pas qu’ils me voient comme la fille qui invente ce genre d’histoire. Je ne veux pas qu’on me dise que j’ai été imprudente. Je ne veux pas entendre les reproches, les « tu aurais dû ».

Et puis, de toute façon, ce n’est qu’un événement isolé!
Une mauvaise expérience, un souvenir à oublier!
On tourne la page, on va de l’avant! On se le dit souvent : « ne regarde pas derrière, l’avenir est devant! » Ça ne devrait pas être compliqué? Ça devrait se faire facilement! On est forte, on est capable. Lui, il n’est rien. Je ne m’arrêterai pas en chemin à cause de lui. Ça non.

Malgré cela… Malgré les belles paroles, les promesses que l’on se fait. Malgré nos bonnes intentions et notre force surhumaine… les images sont envahissantes et humiliantes. Notre âme est ternie, broyée, marquée au crayon feutre. Ça nous suit, toujours, sans cesse, sans relâche. Puisque les sons et les images sont trop épouvantables, on les cache au fond, très loin. Mais la cassure est là. Toujours. Elle transparaît dans chacun de nos mouvements, de nos peurs, de nos choix. Elle définit notre vie, notre chemin, notre perception des choses, notre identité. Et tout cela, même si le souvenir est caché.

Je sais que c’est difficile à comprendre, à visualiser. Je comprends tellement, si vous saviez…
Et c’est pour cette raison que je tente sans cesse de l’expliquer.
J’essaie, enfin, de mettre des mots sur l’inconcevable.

Y a-t-il de l’espoir, me demanderez-vous?

Mais il y en a toujours eu! Depuis le début!

Parce que tout ce qu’il pouvait faire de pire, c’était de me tuer!
Il ne m’a pas tuée…
Non, il ne m’a pas tuée.
J’ai survécu.
À ce moment précis où il m’a lâchée,
Mon âme est revenue,
Et l’espoir est apparu…

Pour elles

Je ne peux pas.
Je ne peux pas abandonner.
Je ne peux pas reculer.
J’ai peur. Je sais.
Mais je ne me laisserai pas écraser.

Ce monde injuste. Ce monde d’horreur.
Qui m’a fait douter de moi, de qui je suis.
De qui je devrais être.

Ce monde.
Dans lequel je ne suis pas seule.
Tellement pas seule…

Parler, c’était se mettre en danger.
J’en étais effrayée.
Mais au contraire, ça m’a donnée la force.
La force de continuer.
La conviction de la légitimité,
De mon intention.

Je sais qui je suis,
Depuis toujours.
Je ne l’ai pas laissé me détruire,
Parce que je savais que je valais quelque chose.
Malgré ce que l’on pouvait dire de moi,
Malgré ce que je croyais qu’on disait de moi.
Je savais qui j’étais.

Non, je ne peux pas baisser les bras.
Je suis plus forte que ça.
Et il est important pour moi,
De l’être pour celles qui ne peuvent pas.
Pour celles qui se taisent,
Pour celles qui ont honte,
Qui se cachent au fond de leur chambre,
La peur et la culpabilité dans l’âme.

Je veux me lever pour elles,
Je veux parler à leur place,
Parce que l’injustice me ronge,
Parce que l’injustice fait rage,
Parce que depuis ce soir-là,
La colère a pris place.
Une colère que je refuse de refouler,
Au nom de la fille parfaite qui sait pardonner.

Jeune fille à la sexualité naissante,
Qui ressent le jugement des hommes possessifs,
Qui désire tant être aimée et considérée.

Jeune fille qui a honte parfois,
Et qui y a droit.

Jeune fille qui a été utilisée,
Et qui a eu l’âme pulvérisée.

Jeune fille qui a tentée de se protéger,
Avec la force qu’elle a su accumuler,

Qui a oublié, parce qu’elle a été violée,
À quel point elle a été aimée,

À quel point elle a été aimée….

La décision

Pourquoi je le ferais? La question…

Parce que c’est grave.
Parce que ça brise une vie.
Parce que c’est un crime.
Parce que je mérite le respect, de mon être, de ma dignité, de mon intégrité.
Parce que personne n’a à vivre ça, y compris moi.
Parce que trop de gens encore ne comprennent pas la portée d’un tel geste.
Parce que les conséquences sont si nombreuses.
Parce que ça affecte plusieurs sphères de la vie.
Parce que c’est un traumatisme épouvantable.
Parce que ça laisse des séquelles psychologiques.
Parce que ça a des impacts sur la santé physique.
Parce que c’était planifié, prémédité.
Parce que ma colère est légitime et que je veux l’exprimer intelligemment.
Parce que je veux reprendre le pouvoir qu’il m’a enlevé.
Parce que je veux rétablir les faits.
Parce que j’ai le droit d’être entendue et considérée.
Parce que j’ai avec moi la chose la plus importante, la seule chose nécessaire, la vérité.

Mais surtout,
Parce qu’il n’avait pas le droit de me faire ça.
Et moi, j’ai le droit de faire ça.

Mais la vraie question est…
Pourquoi je ne le ferais pas?

Parce que de doute façon, ma vie est peut-être plus belle que la sienne? Parce que je suis peut-être plus heureuse que lui? Parce que la vie l’a peut-être rattrapé, il a peut-être des problèmes dont je ne soupçonne l’existence? Parce qu’il était peut-être souffrant, blessé? Peut-être avait-il eu un passé plus triste que le mien? Non. Il ne mérite pas mon empathie. Il m’a agressé, point. Je ne dois pas penser plus loin. Parce que des gens vont peut-être en souffrir? Pourtant, c’est son geste, pas le mien.  Je ne dois pas me sentir coupable. Cela suffit.

Parce qu’on va penser que je veux me venger? Parce qu’on va dire que je cherche à soutirer de l’argent? Parce qu’on ne me croira pas, on dira que je profite de la situation, on dira que je mens peut-être? On me jugera, on écoutera mon histoire et j’entendrai ces préjugés? On va me pointer du doigt, me ridiculiser, douter de moi? On dira que je le fais pour des raisons égoïstes? Non. Ce que les autres pensent ne m’appartient pas. Je ne dois plus diriger mes actions en fonction de ce que l’on pensera de moi. Je ne dois pas avoir honte. Cela suffit.

Parce que de le faire, c’est rester encore dans ce tourbillon? Parce que c’est de l’acharnement? Parce qu’il serait préférable de tourner la page, de passer à autre chose, de lâcher prise, de faire la paix avec mon passé? Non. Que je le fasse ou non, cela ne partira jamais, de toute façon. Tourner la page, je ne pourrai jamais vraiment. Je ne peux faire semblant et me faire croire que cela ne s’est jamais passé. Je peux avancer, évoluer, mieux me comprendre, redonner à l’autre ce qui lui appartient, mais je ne pourrai jamais effacer le traumatisme complètement. Que je le fasse ou non, la blessure restera. Je ne dois pas me mentir. Cela suffit.

Parce que j’ai peur de perdre de l’argent? De faire tout cela et de m’effondrer au bout du chemin? Parce qu’il pourrait en ressortir glorieux, comme lorsqu’il est sorti de ma chambre? Parce que c’est un gros risque à prendre? Non. Je ne veux plus faire des choix en fonction de ma peur. Je ne veux plus refouler au risque d’être blessée encore. Cela fait trop longtemps que j’agis de cette façon. La peur ne sera plus mon phare. Ma confiance doit être inébranlable. Plus que jamais. Je ne dois plus m’oublier. Je suis importante. Je suis forte. Je ne dois plus m’écraser pour me protéger. Cela suffit.

Parce que je peux le faire.

Parce que toutes les victimes devraient pouvoir le faire.

Et parce que tous les agresseurs devraient être tenus responsables de leurs gestes.
Sans aucune exception…

« On ne se libère pas d’une chose en l’évitant, mais en la traversant » Cesare Pavese

L’injustice du silence

Je suis la criminelle,
Quel monde cruel…

Je viens de recevoir une mise en demeure. Il y a quelques jours. De lui. De son avocat.
J’en parle, car je trouve cela complètement inconcevable.

Dans quel monde vivons-nous?
Je dois me taire. Sinon il peut me poursuivre. Sinon, il va me poursuivre.

On nous dit de parler, de dénoncer. Cette libération de la parole a un prix, j’en étais très consciente. Et lorsque j’osais m’affirmer, du bout des lèvres, j’avais toujours peur. Peur de passer pour la méchante, la criminelle. Peur que cela me nuise. Cette lourdeur que je ressentais à chaque fois. Cette lourdeur qu’il a déposée sur moi ce soir-là et dont je n’ai jamais pu me débarrasser. Le poids du silence. Toujours.

J’ai laissé tomber ces amis. Je les percevais complices de ce viol. Dans mon esprit, je n’étais rien. Il avait réussi son coup, il irait s’en vanter. Et puis, on ne ferait rien. Car je l’avais mérité.

J’ai tout quitté et je me suis refermé sur moi-même. J’ai vécu un traumatisme grave qui a laissé des séquelles dans ma vie. Et c’est lui… que l’on doit protéger. Laissez-moi hurler!

Lorsque mon choc post-traumatique a débuté, l’urgence en moi a été de parler. Cette urgence de réparer, de crier haut et fort ce qu’il m’a fait, ce que j’ai enfoui, ce qui m’a empoisonné pendant toutes ces années. La femme rationnelle et en contrôle s’est effondrée. Les émotions se sont mises à exploser. Mais ça… évidemment… j’aurais dû encore me la fermer! J’aurais dû le protéger! Ne rien dire pour ne pas lui nuire! Ce pauvre homme victime de ma colère. Pleurons en cœur…

Maintenant, j’ai cette mise en demeure qui me menace de poursuites si je tiens encore ces « propos mensongers ». On me dit que je serai tenue responsable de tout dommage qui pourrait en résulter! Je frissonne rien qu’à lire ces phrases qui me transpercent. Je suis une méchante sorcière… et cela me donne encore plus la conviction que nous ne devons pas nous taire.

Je faisais attention à ce que je disais, faisais… je me sentais coupable de parler, et on me disait que je n’avais pas à cacher la vérité.

Si j’ai hésité à parler de ce que j’ai vécu, maintenant, la question ne se pose plus. Cette mise en demeure est la preuve qu’il n’y a rien de changé. Elle est la preuve de l’aberration sociale dans laquelle nous sommes encore prisonniers. Elle est la preuve que nous devons, plus que jamais, parler.

Nous avons un réel problème de société. Nous avons un réel problème à régler. Durant cette année du mouvement #moiaussi, des gens se sont indignés des dénonciations en utilisant le concept de « chasse aux sorcières ». Ce qui me faisait carrément frissonner. La chasse aux sorcières, ce sont les victimes qui la vivent. Depuis des centaines d’années.

Je parlerai. Je ne me tairai jamais. Je ne mens pas. Je vais me lever pour toutes ces victimes qui sont réduites au silence. Pour toutes ces femmes et ces hommes qui n’osent dénoncer. Parce que la peur nous tient, la peur nous écrase, la peur nous brise.

Cette mise en demeure vient jouer sur ma peur…
Je dois être forte. Plus que jamais.
Je ne dois pas le laisser encore me dominer.
Je dois crier à l’injustice. Je ne peux faire autrement.

J’assume tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai dit.
La vérité sera toujours mon cheval de bataille.
Qu’on me poursuive, qu’on m’emprisonne, qu’on me mette au bûché,
Jamais je ne mentirai!

Contrôle

Contrôle.
Contrôle tes pensées, tes émotions.
Contrôle tes paroles et tes réactions.
Contrôle ces souvenirs qui te remontent dans la gorge,
Contrôle les frissons et les angoisses qu’ils forgent.

Reviens ici, reste là, ne te perds pas si loin,
Tu as toujours su faire ton chemin,
Tu n’as plus jamais regardé derrière,
Tu as réussi à fuir l’enfer.

Pourquoi aujourd’hui tout a changé?
Pourquoi t’es-tu laissé emporter?
Tu savais que tu ne devais pas faire volte-face,
Ce que tu avais caché, il ne fallait pas que ça se sache.

Je sais, c’était plus fort que toi.
Je sais, tu n’avais plus vraiment le choix.
Un jour ou l’autre, il fallait affronter,
Depuis trop longtemps tu l’as évité.

Et tu t’épuises à coup de phrases rationnelles,
Tant bien que mal, tu t’agrippes aux logiques partielles,
Pensant bien faire, pensant t’en sortir,
Croyant que dans ton chemin tu puisses revenir.

Tu sais que plus rien ne sera jamais pareil,
Parce que les bruits sont revenus à tes oreilles,
Les images ne te quitteront plus,
Et cette justice qui t’a tant déçue…

Il faut que tu te consoles seule à présent,
Tu le savais depuis l’instant,
Ne le laisse pas gagner, ne fais pas ça,
Sois forte comme lors de ce moment-là.

Comment un événement peut-il tout briser?
Comment une seule personne peut-elle tout contrôler?
Je tuerais pour revenir en arrière,
Crier ma haine, devenir guerrière,
Me lever et dire à tous ce qu’il m’a fait,
Me refermer, ça non jamais!

Il aura fallu attendre tout ce temps pour parler,
Et tu te trouves pathétique de tomber,
Qu’il ait encore tant de pouvoir sur toi,
Alors qu’il ne le mérite tellement pas.

Il n’est qu’un être narcissique, mythomane,
Qui jamais n’admettrait, ne prendrait le blâme,
Tu l’as toujours su, c’est pour ça que tu es partit,
Car jamais tu ne gagnerais contre lui.

Et tu as cru bien faire ton devoir,
Tu as dit la vérité, tu t’es accroché à l’espoir,
Sachant que tu devais tout prouver,
Que toutes tes paroles seraient examinées,
Qu’on douterait de toi, de ta sincérité,
Ces détails qui peuvent te nuire, te briser.

Oublie la justice, oublie-la.
Jamais il n’y en aura.
Il a gagné depuis le début,
Depuis la première bière qu’il t’a tendue.

Contrôle. C’est tout ce que tu peux faire.
Il est temps de revenir sur terre.

20 juillet 2018

Tais-toi, égoïste!

Pourquoi parler?
Parce que je suis égoïste?
Et si c’était ça? C’est peut-être ça! Je ne suis qu’une égoïste qui recherche de l’attention?
Mais je ne veux pas être égoïste! Que dois-je faire? Me taire?

C’est fou quand même… le même discours que le lendemain :
« Tais-toi. Pour qui te prends-tu? Tu n’as pas à te plaindre! Si tu es incapable de te faire respecter, c’est de ta faute! Tu as couru après! Tu voulais vivre ta sexualité? Assume les conséquences! Si tu parles, tu vas te faire démolir. Les gens vont rire de toi. Ils vont dire que de toute façon, tu n’étais qu’une salope. Tu n’as aucune crédibilité. Aucune. Ne te plains pas. Assume. Laisse les gens tranquille. Qui es-tu? Tu te crois importante? Ne sois pas égoïste.»

Ce discours-là, il est en moi depuis ce jour-là. Et je l’entends qui hurle à chaque fois que je parle. Mais je veux faire taire cette voix! L’éteindre! Car elle me fait mal! Et qu’elle est la conséquence d’un crime! Ce qu’elle dit, je sais que c’est faux! Mais c’est difficile… car je la crois encore… Quelle lutte cruelle. Quelle bataille incessante.

Je ne fais pas ça pour avoir de l’attention.
Je le fais pour que la vérité se sache.
Parce que ce que j’ai vécu, ce que je vis présentement, c’est insensé.
C’est encore si méconnu. Et je ne suis pas seule à le vivre.

Je n’en veux pas au gens de ne pas comprendre.
Mais je m’en voudrais de ne pas tenter de leur expliquer.
Parce que certaines personnes le vivent et ne trouvent pas les mots pour l’exprimer.
Moi, je peux.

Le silence serait mille fois plus facile!
Ainsi, je ne me blesserais pas. Ne pas prendre de risque, c’est beaucoup plus sécuritaire! Cela fait 20 ans que je me protège. Je pourrais très bien continuer ma belle vie et me taire. Beaucoup plus simple. Parler, c’est se mettre en danger.

Et puis, il y a cette nouvelle voix en moi :
« Te taire? Toi qui a cette chance dans la vie! Toi qui peux parler pour tant d’autres! Qui a cette capacité de communiquer! Tu veux continuer ta vie tranquillement? Wow… tu me déçois! Toi qui enseigne ces principes, ces valeurs! Qui se donne comme mission d’expliquer la complexité de l’être humain, ses différences, ses émotions, ses aspects méconnus! Tu vas te taire? Comme tu es égoïste… Oui, tu peux te blesser, mais qui n’a jamais risqué de se blesser pour aider? Aider ceux qui ne peuvent parler et ceux qui doivent comprendre. Tu me décevrais. Car tu sais que tu as la capacité de parler. Cesse de penser aux conséquences personnelles. Ne sois pas égoïste… Fonce.  »

Ces deux voix s’alternent, selon les journées.
La première me fait tomber.
La deuxième me remet debout.
Une danse étourdissante, épuisante.

Nat, ta vie s’arrêtera un jour.
Tu es une âme parmi des milliards.
Tu n’es pas plus importante qu’une autre.
Mais tu as le droit d’être fière de toi.
Tu as le droit d’être égoïste parfois.
Quel chemin veux-tu prendre?
Lequel te permettrait de te sentir accomplie?

Être égoïste… est-ce parler ou se taire?
Cela dépend de l’intention, peut-être?
Je connais la mienne.
Je ne veux faire de mal à personne.
Je veux seulement allumer une chandelle.
Même si je me brûle.
Je veux être conséquente avec mes principes.
Je me suis protégée assez longtemps.
Il est temps de prendre des risques.
Même si je passe pour une égoïste.

Qui sait?

Était-ce une épreuve? Était-ce une leçon? Ou était-ce un pont… entre moi et moi…
J’étais jeune, naïve, étourdie, mal assise, sans cesse à me dire « je devrais ».
Je savais ce que je voulais.
Je ne savais pas comment faire.

Était-ce une épreuve? Une leçon… comme je l’ai cru, à l’époque? Ou était-ce une opportunité? Pour me réveiller, me relever, cesser de me dire « je devrais » et enfin, faire.

Je savais ce que je valais. Je savais qui j’étais. Lui, il ne le savait pas. Lui, il n’était rien.

Pourquoi a-t-il voulu me reparler? « J’veux te parler… »
J’ai refusé. Les frissons me parcourant le corps, j’ai tourné le dos. Jamais je ne lui reparlerais. La honte m’envahissait en croisant son regard. La colère m’inondait sans que je ne puisse rien faire, car il avait gagné. C’est la dernière fois que je l’ai vu.

Parfois j’aimerais revenir à ce moment et… là, devant ses amis, crier la vérité, le confronter à ses gestes, me tenir debout, solide, peu importe ce qu’il dirait, peu importe son sourire et ses mensonges, me tenir droite.

Que voulait-il me dire? Aujourd’hui, je me pose la question…
Et s’il était devant moi, maintenant, que me dirait-il?

Moi, j’en aurais des questions pour lui…
– Pourquoi m’as-tu fait ça?
– Pourquoi moi?
– Regrette-tu? Dis-moi?

Était-ce une épreuve? Une leçon? Un accident de parcours?
Était-ce un nouveau chemin, un signe de Dieu, une porte qui s’ouvre?
Un signe pour me dire que je vaux plus que ça… Que je mérite le meilleur de la vie…

En larmes dans mon lit, à me sentir souillée comme il est impossible d’imaginer, à le détester plus que tout au monde, à vouloir mourir de honte, j’ai repris vie. J’ai ouvert les yeux. J’ai décidé de me relever. Et cesser de dire « je devrais ».

Jamais je ne saurai si cela était nécessaire. Jamais je ne saurai si on appelle cela le destin.
Mais il y a une chose que je sais aujourd’hui, c’est que je valais plus que ça. Il me l’a fait comprendre ce soir-là.

Peut-être puis-je le remercier pour une chose… En s’appropriant mon intégrité, il m’a ouvert les yeux sur ma dignité. Je suis un être humain, merveilleux, talentueux, intelligent. J’ai réalisé à ce moment-là, à quel point je suis un être qu’on doit respecter.

Je suis une fille parmi tant d’autres. Qu’on a pris de force.
Je suis une fille qui a survécu.
Je suis une femme qui se tient debout. Qui a tout ce qu’elle désire dans la vie.

Parce que je suis forte.

Au bout du compte, peut-être est-ce lui la victime?
Victime de sa propre faiblesse…
Victime de sa détresse.