La perception

Tout est question de perception. Le traumatisme du viol vient modifier la perception que l’on a de soi-même. Cette perception demeure, même si le souvenir du trauma s’engouffre dans un coin oublié du cerveau. La perception vient aussi modifier ce que l’on croit que les gens pensent de nous. Tout est brouillé. Tout devient certitude, aucune question ne se pose. La victime n’a pas conscience que sa perception est fausse, qu’elle a été brisée par le trauma.

Cette perception vient du fait que l’on met la faute sur soi. Qu’on se sent responsable. Qu’on est persuadée d’être allé au bout de l’humiliation par sa propre faute. On a été utilisée, on a servi d’objet, on n’a pas à se plaindre. On a été « ça » dans le regard de quelqu’un. Il faut donc changer qui on est pour ne plus que cela ne se reproduise. Pour ne plus jamais être vue de cette façon, ne plus être considérée comme telle.

À partir de ce moment, l’identité personnelle est chamboulée. On ne s’aime plus, on veut se reconstruire, on veut être quelqu’un d’autre, ou du moins, retrouver à l’intérieur de soi qui on est vraiment. On s’accroche aux moments de bonheur que l’on peut vivre, et les moments de souffrance se font en silence, à l’abri des regards. On veut effacer à tout prix cette perception que l’on a de soi, alors on n’en parle pas. Que personne ne sache, c’est la seule façon qu’un jour, la souffrance puisse disparaître.

Pour fuir cette perception de soi-même, la victime changera de milieu, de cercle d’amis, de ville… Je me rends compte que c’est exactement ce que j’ai fait. Même après 20 ans, j’avais peur en silence de cet endroit qui me rappelait de mauvais souvenirs… qui me rappelait ce que j’avais été. Et même si cela faisait longtemps, même si j’étais plus loin physiquement, j’avais toujours peur que ce passé ne me rattrape. Que l’on découvre ce que j’avais été. Cette perception me suivait, toujours.

Certaines choses que l’on voit ou entend nous rappelle cette perception que l’on a de soi-même et la douleur est intense. Lorsque je voyais à la télévision des femmes-objets, utilisées, des prostituées, des danseuses nues, n’importe quoi se rapprochant de l’image de la femme soumise à l’homme (évidemment des scènes de viol), je tremblais, je me sentais concernée, j’avais envie de vomir, j’avais honte, j’avais peur… et tout cela, même si je ne me souvenais plus du trauma. Le corps émotif se rappelle du viol. Le cerveau n’a pas accès aux images car il nous protège de cette souffrance. Mais la perception reste en nous. C’est pourquoi il y a des résonnances lorsque l’on voit des images ou qu’on entend des mots.

La perception est une saleté sur une période précise de la vie. Elle nous fait sentir comme un imposteur. On a le sentiment que l’on cache quelque chose aux gens qui nous aiment. On croit que le temps aidera, que ça s’estompera… mais ce n’est pas le cas. Le temps n’a aucune importance. « Le temps arrange les choses », cela ne s’applique pas dans ce cas-ci. Et on sait qu’un jour, on devra y travailler, faire quelque chose pour guérir cette perception, ou du moins faire la paix avec celle-ci.

Lorsque la vérité explose, c’est tout un monde qui s’écroule. Bien entendu, c’est un monde malheureux et néfaste qui meurt, et cela est tant mieux! Car cette perception est lourde à porter, la douleur est insoutenable. Par contre, si cette prison s’effondre, il n’est pas nécessairement facile de se relever rapidement. Surtout lorsque cela fait plusieurs années que cette perception nous suit. Il y a des journées où on se sent libérée, et d’autres où la perception vient nous envahir à nouveau, persuadée qu’on ne s’en sortira jamais.

Remettre les morceaux en place, faire face à la réalité, retrouver le souvenir, faire du sens, comprendre, revivre, souffrir à nouveau, tout cela fait partie du processus pour guérir de la perception handicapante. Renouer avec le traumatisme, c’est un choc épouvantable. Par contre, cela est nécessaire pour comprendre l’impact sur la perception.

Il est frustrant de réaliser les dommages que cela a causés au fil de toutes ces années. Dommages psychologiques, physiques, sociales, émotionnelles… Évidemment, la colère s’empare de nous lorsque l’on comprend tout le tort causé par l’événement. Et cette colère est saine, car enfin, elle n’est plus dirigée vers soi-même. La honte se transforme en colère contre l’autre et c’est libérateur. Si certains croient que la colère est néfaste, je crois qu’elle est essentielle dans le processus de guérison. Elle a sa place légitime pour se débarrasser du sentiment de culpabilité. Le coupable, c’est l’agresseur. Cette colère que l’on a enfouie doit sortir, s’exprimer. La culpabilité ne nous appartient plus. Il faut s’en débarrasser. Et la colère aide à reformuler la perception de soi. Elle ne doit plus être refoulée, elle doit être extériorisée. C’est pourquoi certaines victimes décident de porter plainte, même si cela fait plusieurs années, même si le processus judiciaire ne va pas plus loin. Mais porter plainte n’est pas synonyme de guérison, aucunement. Il est un élément parmi tant d’autres et il n’est pas essentiel pour tout le monde.

Ce n’est pas seulement en comprenant le traumatisme que tout s’efface. Ce n’est pas aussi magique. La perception est imprégnée dans le corps et dans l’âme. Il faut se donner le temps pour vivre toutes les émotions refoulées. Le trauma doit sortir de sa cachette et reprendre sa place dans le cerveau, dans son histoire personnelle. Parfois, on refuse, on ne veut pas y croire, on ne veut pas replacer l’événement dans sa vie. D’autres fois, on déprime, on a mal, la perception vient nous gruger encore, on rechute. Le lendemain, on se relève, on est une battante, on a survécu à ça, on se trouve forte d’avoir gardé la tête hors de l’eau et d’avoir réussi sa vie, d’avoir été capable de se protéger. Ce sont les montagnes russes de la prise de conscience.

On ne se doute pas à quel point un viol vient transformer la vie de la victime. Les impacts que cet événement peut avoir. Peut-être qu’un jour, on considérera ce crime pour ce qu’il est vraiment : un meurtre. Rien de moins. Le viol vient tuer qui on est. Il vient modifier le chemin. Il vient transformer l’image que l’on a de soi-même. Il tue notre monde, notre innocence, notre joie simple et facile, notre confiance. Le viol, c’est le meurtre symbolique et psychologique de la perception de soi.

Flashback

Ils sont incontrôlables. D’une douleur innommable. Pendant certaines périodes, ils me laissent tranquille. Mais ils reviennent. Les flashbacks viennent me hanter, la nuit, le jour…

Pendant le trauma, le souvenir éclate en morceaux. Trop douloureux, trop insensé, trop honteux. Les images s’en vont dans la mémoire, mais pas avec les autres souvenirs. Le trauma a une place particulière dans le cerveau, parce qu’il est trop chargé d’émotions.

Ces brides de souvenir remontent parfois à la surface et, comme mécanisme de défense, on ignore, on ne veut pas voir, cela fait trop mal. On fait comme si cela n’était jamais arrivé. C’est la seule justice possible. Ne pas être affecté. Continuer sa vie et tout faire pour réaliser ses rêves. La seule option, si on ne veut pas se jeter en bas d’un pont. On appelle cela le refoulement. Le cerveau agit ainsi pour notre survie psychologique.

Mais les images remontent, lorsqu’on devient vulnérable devant quelqu’un. Parce que lors de mon trauma, c’est ce qui s’est passé. On m’a menti, manipulé, pour ensuite me violer. Alors, je suis devenue méfiante, angoissée lorsqu’on me disait des mots doux, toujours peur de me faire prendre dans un piège, qu’on me fasse violence, qu’on m’humilie. Les images, on les met loin dans son âme, mais les émotions restent toujours. C’est ce qu’on appelle les flashbacks émotifs.

Il y a aussi les flashbacks auditifs. Les mots entendus restent en nous, comme une voix toujours présente qui nous tue. Avec les années, on vient qu’à croire que ces paroles, c’est nous qui les pensons. Cette voix, c’est la nôtre. On croit cela parce que les images on ne les a plus, enfouies trop loin, inatteignables et silencieuses. Lorsqu’on entend un mot, on frissonne, on se sent mal, on devient faible. Comme si on cachait quelque chose aux autres, et surtout à soi-même. Dans mon cas, le mot « salope » est devenue une plaie ouverte. Je l’avais de travers dans la gorge, comme si je pensais cela de moi-même. Et pourtant…

Il y a des moments précis où les flashbacks visuels remontaient, surtout dans les premières années. Durant les relations sexuelles, évidemment. Je figeais, car j’avais peur (flashback émotif) et parce que je voyais des images. Je ne voulais pas les voir! Mais elles revenaient à chaque fois. Je trouvais intolérable de voir mon corps bouger, d’entendre l’autre respirer. J’angoissais, littéralement. Et je m’en voulais de réagir ainsi. Mais pour moi, le désir, c’était devenu impossible. Je me sentais complètement vulnérable. Et surtout, lorsqu’on me regardait avec envie, ça me faisait trembler, bien malgré moi.

Les flashbacks remontent aussi dans les cauchemars. Mais ce sont des cauchemars particuliers, car ils semblent réels, ils sont sensoriels, on est persuadé d’être éveillé. On se réveille avec la panique extrême. Les maux de tête, les maux de cœur, les tremblements. Parfois, je croyais que je virais folle. Cela me faisait très peur. Au moins, maintenant, je comprends le phénomène. Je me réveille encore en panique avec les flashbacks visuels et émotifs, mais au moins, je sais. Rien n’est plus horrible que de ne pas comprendre.

La différence entre un souvenir « normal » et un souvenir traumatique, ce sont justement ces émotions incontrôlables qui nous empoisonnent. On s’empêche de faire certaines choses, on fuit certains sujets, on a peur lorsqu’on entend un mot, on tremble lorsqu’on voit une image à la télévision, on sait que quelque chose ne va pas, on ne comprend pas. Je savais pertinemment que je devais réparer quelque chose et je savais que ce « quelque chose » était dans cette époque précise de ma vie. D’ailleurs, le souvenir traumatique laisse des perceptions de soi. Dans mon cas, cette perception englobait une période de ma vie. Je savais que c’était là que se trouvait ma réponse. Mais plonger, cela fait extrêmement peur. Alors on attend, on attend…

Il y a ce qu’on appelle des « éléments déclencheurs ». Ceux-ci réveillent le traumatisme. Dans mon cas, le mouvement #moiaussi m’a complètement bouleversée. Je me suis mise à avoir des réactions physiques, de la tristesse profonde et la peur m’envahissait à tout moment. Le soir, je m’enfermais dans ma chambre très tôt. Je ne mangeais plus. Je ne ressentais plus la faim, aucunement. La nuit, je me réveillais en sueur. Je faisais de l’insomnie et des cauchemars sans cesse! Dormir était devenu douloureux car je me réveillais toujours en panique. Je savais que quelque chose se passait. Et les gens autour de moi le voyaient. Que trop bien même. J’étais absente. Je faisais le saut à rien. Mon corps était en alerte constamment.

Et lorsque les flashbacks visuels se mettent à remonter à la surface, ce que l’on ressent est paradoxal. Cela me faisait extrêmement souffrir, mais en même temps, je ressentais une délivrance. Enfin, je comprenais. Enfin, tout était clair. Et les flashbacks visuels sont particuliers, ce ne sont pas comme des souvenirs « normaux » que l’on va cueillir. Ce sont des souvenirs qui ont toujours été là, mais derrière un brouillard. Enfin, on lève le voile sur ce qui nous hante depuis si longtemps. Et tout se place… le sensoriel, l’auditif, le visuel, l’émotif…

Cette colère qui me rongeait, enfin, je la comprenais. Je ne peux expliquer à quel point c’est libérateur. Car pendant tout ce temps, je croyais que ce qui me hantait était quelque chose que MOI j’avais fait. Je croyais être coupable de quelque chose, j’avais la honte qui me suivait, j’avais peur de ce que j’allais découvrir sur moi-même! Et là, je découvrais une horreur, évidemment, mais en même temps, je comprenais que ce n’était pas de ma faute. Cette faute qu’il avait mise sur moi avant de partir. Cette faute que j’ai prise sur moi le lendemain quand on n’a pas voulu m’aider.

Il y a des jours où mon corps et ma tête ont 19 ans. C’est hallucinant. Je tremble, je pleure, j’ai mal. Et pourtant, cela fait 20 ans. Voilà la plus grande différence entre un souvenir « normal » et un souvenir traumatique. Ce dernier est dans le corps. Le temps n’a aucune importance. Le temps n’existe pas. La mémoire est dans chacune de nos cellules. On n’y peut rien. On ne peut pas simplement « se changer les idées ». Il est là le problème. Ces images violentes, humiliantes et terrifiantes me font sentir comme si j’y étais. On revit le traumatisme encore et encore. Et la panique envahie le corps. Les flashbacks ne se contrôlent pas. Et c’est très souffrant, croyez-moi.

La trahison

Faire confiance.
Être entendue.
Exister.
Trois choses que tu m’as enlevées.

Mais je te le promets, je vais guérir. Parce que tu ne mérites pas que je souffre à cause de toi. Ça non. Et je l’ai su, dès l’instant où tu as attrapé mes bras, que tu m’as dit « Non, j’te lâche pas. »

Ce coup de téléphone…
« J’avais le goût de faire quelque chose et je me suis dit : pourquoi pas Nat? »
J’ai douté…
« T’inquiète pas, c’est entre amis! Tu es une bonne amie pour moi! »
Ce mot « ami ». Tu l’as détruit. En as-tu conscience?

Et ce sourire quand je suis entrée dans ta voiture. Quel acteur tu étais! Es-tu encore comme ça?
Par hasard, une caisse de bière.
Par hasard, une idée soudaine.
Et j’ai accepté.
Parce que je t’ai fait confiance.

Tu as attendu.
Que j’aie bu.
Que je sois fatiguée.
Que rien ne puisse nous déranger.
Tu t’es mis à genoux devant moi.
Insistant mais tendre.
Refusant mes paroles, mais habile.

Un ami tu disais.
Et moi qui me trouvais stupide de t’avoir fait confiance.
Oui… c’était moi la stupide. Dès ce moment.

Baisser les bras.
Qui n’a jamais fait ça?
Mais tu ne t’es pas arrêté là.
Si ce n’était que de ça, on n’en parlerait pas.

La confiance…
Tu l’as vraiment brisée,
Au moment où j’ai cessé d’exister,
Où j’ai insisté pour que tu me lâches et que tu as refusé,
En me regardant, souriant, glorieux comme un paon.
Où tu m’as tenu de force et que tu étais fier,
De me prouver que ta force était supérieure à la mienne,
D’avoir du pouvoir sur moi alors que je refusais,

Nat, tu n’existes pas, c’est de ta faute, tu es tombée dans le piège.

Le reste n’est que honte et dégoût.
Le reste, je n’étais plus là,
Toi, tu étais le roi, le maître, le dieu, le je-ne-sais-pas-quoi,
Sérieux… tu aimais ça?

Mon cerveau éteint,
Ma colère contrôlée,
Ma tristesse refoulée,
Mes yeux qui regardaient le mur.
T’es sûr?
Du plaisir? Des soupirs?

Comment un homme peut-il faire cela?
Comment un humain peut aller jusque-là?
Nous n’étions pas étrangers,
Tu connaissais ma joie, mes rires, mes paroles, ma voix…

Comment pouvais-tu trahir ce qu’il y avait entre toi et moi?
Parce que je n’étais rien… voilà.
On me connaît et on me fait ça.

Explique-moi…
Pourquoi tu as fait ça…
…pourquoi moi?

Son crime, ma prison

Qu’on me dise de tourner la page.
Qu’on me dise de laisser aller.
Qu’on me dise de pardonner.
Qu’on me dise d’accepter.
Qu’on me dise de ne plus y penser.
Qu’on me dise de passer à autre chose.
Qu’on me dise de vivre le moment présent.
Qu’on me dise d’être résiliente.
Qu’on me dise que j’ai été forte et que je le suis encore.
Qu’on me dise que lui, il vivra sa peine.
Qu’on me dise que lui, la vie s’en chargera.
Qu’on me dise que je dois maintenant penser à moi.

Tourner la page… alors que c’est écrit partout dans mon livre.
Laisser aller… alors que ça ne cesse de revenir.
Pardonner… alors qu’il n’a jamais regretté.
Accepter… alors que la rage est encore en moi.
Ne plus y penser… alors que l’anxiété me prend n’importe quand.
Passer à autre chose… alors que la vie me rappelle sans cesse ce sujet.
Vivre le moment présent… alors que les images surgissent à tout moment.
Être résiliente… alors que la tristesse est en moi depuis tout ce temps.
Être forte… alors qu’un simple mot peut me démolir.
Penser qu’il vivra sa peine… alors que je le vois encore sourire.
La vie s’en chargera… oui, peut-être, mais ça ne me guéri pas.
Je dois penser à moi… quand je pense à moi, je pense à ça.

Ce dont j’ai besoin? Écrire. Évacuer. Briser le silence dans lequel je suis depuis tant d’années. Raconter. Me libérer. Ne plus me taire. Crier la vérité : il m’a fait ça, il n’avait pas le droit, je ne suis pas rien, ce n’est pas qu’un événement parmi tant d’autres, ce n’est pas qu’un moment à oublier. Il a commis un crime sur moi. Un crime lourd de conséquences.

Ça a changé la perception que j’ai de moi-même.
Ça a fait bifurquer ma vie.
Ça m’a forcé à prendre des décisions.
Ça m’a créé des angoisses pas possibles.
Ça m’a fait faire des insomnies.
Ça a brouillé ma sexualité.
Ça m’a fait faire des cauchemars.
Ça m’a rendu méfiante envers les gens qui disent m’aimer.
Ça a fait naître une colère que j’ai sans cesse refoulée.
Ça m’a fait accepter des choses que je n’aurais jamais dues.
Ça m’a convaincu que je ne valais rien.
Ça m’a fait détester une partie de ma vie.
Ça a fait naître une peur qui me suit encore.
Ça a construit la honte dans tout mon corps.
Ça a fait que je fige lorsqu’une personne change d’attitude.
Ça a fait que le doute est devenu une habitude.
Ça a créé en moi un sentiment de culpabilité terrible,
Ça m’a convaincu que seul le silence était possible,
Ça m’a fait comprendre que demander de l’aide, ça peut blesser.
Ravaler, avancer, se taire, foncer, oublier, même si on est stigmatisé.

Un moment parmi tant d’autres?
Vous croyez?
Le traumatisme est grave. Ce qu’il a fait est grave. Ce n’était pas un accident. C’était planifié. C’était désiré. C’était contre moi. C’était violent. C’était méchant.

J’ai cru longtemps que le problème c’était moi. Que je lui avais inspiré ça. Qu’il m’avait choisi parce que c’est tout ce que je valais. Qu’il m’avait fait ça parce que c’est tout ce que je méritais. Vous imaginez la douleur que j’avais? Penser qu’on y est pour quelque chose, que c’est ce qu’on inspire chez l’autre, qu’on peut être ça dans le regard de quelqu’un, qu’on ne mérite pas d’être respectée… ni d’être aidée.

Parce que mon traumatisme est double.
Il y a celui d’avoir été violée. D’avoir été choisie pour vivre un fantasme pervers.
Il y a celui d’avoir demandé de l’aide, en vain. Entendre qu’on est en partie responsable. Qu’il n’y a rien à faire. La douleur, j’vous dis pas…
Se faire confirmer le pire. Ce crime n’est pas vraiment un crime s’il est commis sur toi…

Et lui, il est protégé. Depuis tout ce temps. Il est protégé alors que moi je suis brisée. Je dois faire des thérapies, prendre des médicaments, expliquer à mes enfants que maman ne va pas bien, m’excuser de mon tempérament à mon conjoint, répondre aux questions indiscrètes pour justifier mon arrêt de travail, remplir des documents, payer des factures, vivre dans l’incertitude de mon aptitude, vais-je encore tomber? Vais-je un jour m’en sortir? On me dit qu’un jour je vais aller mieux… je sais, je suis capable de refouler, j’y suis habituée.

Porter plainte, c’est bien beau, mais après? Qu’est-ce que ça change? Au final? Sauf ravaler encore. Assumer encore. Me taire à nouveau. Le savoir libre comme l’air.

J’aurais envie de crier son nom pour sortir de ma prison,
me libérer ne serait-ce qu’un peu,
crier cette colère, ressentir un soupçon de justice.

Mais je suis gentille moi… je ne chercherai pas à me faire justice moi-même, je ne suis pas comme ça, je ne veux faire de mal à personne, je ne veux pas bouleverser la vie des gens, je vais me taire et vivre avec ma peine, je suis forte, je suis sage, je suis calme, je suis plus mature et intelligente que lui…

Au final, ce crime était parfait, n’est-ce pas Dave?

Les lits de mes enfants

Quand je fais les lits de mes enfants, il est là mon bonheur. J’en profite pour regarder les lieux, observer les jouets qui traînent, les livres éparpillés, les petits vêtements témoins de leur existence. Quand je fais les lits de mes enfants, mes pieds sont ancrés dans le présent.

Je regarde par la fenêtre, je vois la cour, le quartier. Je me souviens, il y a 3 ans lorsque nous sommes déménagés. J’étais si heureuse, j’aimais tant cette maison. Elle était parfaite pour notre famille. Je savais que nous avions trouvé notre nid idéal. Je le pense encore aujourd’hui. Alors, quand je fais les lits de mes enfants, j’ai toujours une pensée pour ce moment où nous l’avons visitée et que nous avons eu un véritable coup de cœur. Ici serait notre vie.

Je ne sais pas si je pourrais survivre à mes tourments intérieurs si je n’avais pas autour de moi ce bonheur bien réel. Je ne sais pas si j’arriverais à m’accrocher si je n’avais pas cet amour qui me permet de respirer. En fait, je ne crois pas que je me serais permise de plonger et de faire face à cette tempête, si je n’avais pas eu ces gens qui me tiennent la main pour ne pas que je sombre. J’aurais probablement continué à trainer ce mal en moi, comme plusieurs doivent le faire parce qu’ils n’ont pas un plancher solide sous leur pied.

Parfois, lorsque je vais bien, je me demande si tout cela, ce n’est pas exagéré. Parfois, je me demande si je n’en fais pas une montagne. Je me juge. Je me dis que vraiment, je n’ai pas à me plaindre, j’ai la belle vie, tout ce que je désire. Ça suffit, on n’y pense plus et on tourne la page. Ce n’est pas si compliqué! Mais ça, je me le dis quand je vais bien.

Quand je me réveille le matin et que les images me frappent, mon monde réel n’a plus vraiment d’importance. Quand je suis plongée vingt ans en arrière et que je souffre comme si j’étais en train de le vivre, tout ce que j’ai construit se déconstruit. Mais avec le temps, cela m’arrive moins souvent. Rien à voir avec la période que j’ai vécue dernièrement et qui m’a fait visiter les endroits les plus sombres du monde traumatique. J’ai ce sentiment que le pire est derrière moi. Enfin, je l’espère. Enfin, je refuse de croire le contraire.

Quand je fais les lits de mes enfants, je reviens dans le présent. Un sourire apparaît sur mon visage. Celui que j’avais oublié. Celui qui m’avait quittée et je croyais avoir perdu pour toujours. C’est là qu’il refait surface, qu’il revient me visiter, qu’il apaise ma douleur. C’est à ce moment que j’ai la conviction que pendant toutes ces années, j’ai été forte. J’ai toujours été forte. J’ai refusé pendant trop longtemps ce qui m’était arrivé. Comme si l’accepter ne m’aurait pas permis d’avancer. Et pourtant. C’était à l’intérieur de moi, malgré cela. C’est juste que je n’en parlais pas. Mais je ne m’en veux pas. C’était une question de survie. J’ai tout cela à comprendre. Je dois me comprendre. Ça, ce chemin-là, il n’est pas terminé. J’ai encore beaucoup de choses à réaliser, à accepter, à digérer. Petit à petit, je laisse tomber des perceptions, des douleurs, des certitudes que j’ai accumulées et qui n’étaient qu’illusions. Mais j’ai été forte, car ces illusions n’ont pas réussi à m’arrêter.

Quand je fais les lits de mes enfants, je ressens tout l’amour que j’ai. L’amour pour les miens. Et aussi, l’amour pour moi-même. J’ai de la valeur. J’en ai la certitude. Je suis une personne bien, importante, signifiante. Quand j’observe leurs artefacts qui jonchent le plancher et les petits bureaux, quand je replace les draps dans lesquels ils ont dormi en sécurité, quand je prends le temps de vivre ce doux moment précieux, j’ai la preuve de qui je suis réellement. J’ai la preuve que ce mal en moi n’a pas gagné. L’amour a gagné.

Le pardon?

La colère. Vous connaissez? La colère… provient du sentiment d’injustice. « Tu n’as pas le droit ». Quand cette phrase envahie votre esprit, mais que vous ne pouvez rien faire. Quand il est là, à faire ce qu’il veut, et que vous êtes impuissante. Vous connaissez? Moi je connais…

Je sais que vous connaissez…

Quand on me dit « un jour tu pardonneras… »

Comment vous dire…

Non!!! Je ne veux pas pardonner! Parce que pardonner, c’est la dernière chose dont j’ai besoin! Pardonner, c’est dire qu’il avait ses raisons, que je peux l’excuser! Pardonner… c’est dire que je ne suis pas grand-chose… C’est dire que ce n’était pas si grave… C’est refouler encore ma colère, qui selon moi, est justifiée! N’a-t-elle pas sa raison d’être?

Le pardon est à la mode. Si l’on veut se libérer, se soulager, on doit pardonner. Est-ce si nécessaire pour trouver le bonheur? Sans pardon, aucune libération? Vraiment?

Un jour, je me sentais mal de ne pas être capable de pardonner. J’en ai parlé à ma sœur. Et elle m’a si bien répondu :
« Pour pardonner, il faut qu’il y ait repentir. »
Tellement…

Le pardon rime avec mon sentiment de culpabilité. Ne demandez pas à quelqu’un qui se sent coupable, de pardonner!!! Ce qui m’appartient, m’appartient. Ce qui lui appartient, lui appartient. Point.

Femmes, telles que vous êtes…
Vous n’avez pas à pardonner. Vous n’y êtes pas obligées.
Vous avez le droit de dire « je n’accepte pas. Je ne suis pas d’accord. Je refuse. »

Le pardon… est-ce essentiel?

Le pardon… c’est culturel. Libérez-vous de cette prison. Une prison morale. Ce pardon si féminin qui nous donne l’impression d’être une bonne fille. D’être gentille. D’être juste…

Je te pardonne… j’accepte?
Non. Jamais.
Je n’accepterai jamais ce que tu as fait.
Je suis un être respectable.

Le pardon, il est pour moi. Je me pardonne d’avoir enfoui cette colère si longtemps. Je me pardonne d’être incapable de te pardonner…

Les blessures du viol

Il m’a rejetée. Il a rejeté mon opinion, mon désir, mon non-désir. Il a rejeté ma main lorsque j’ai voulu le repousser. Il a rejeté ma voix, mes cris, mes coups… mon existence. Ce sentiment de ne plus être. Ce sentiment de disparaître.

La panique. Lorsque j’ai compris ce qu’il voulait faire. Quand j’ai commencé à me débattre et que je voyais son sourire. Cette peur soudaine et indescriptible. Ce besoin de fuir, mais d’en être incapable. On comprend vite qu’on ne vaut rien. La panique. Quand j’ai compris que pour lui, je n’existais plus.

Il m’a humiliée. Il a fait de moi ce qu’il voulait. J’ai eu honte. Honte d’être impuissante. Honte de voir mon corps dans cet état. Honte d’avoir été si naïve. Honte de ce qu’il me faisait. De ce que j’étais en train de vivre.

Le contrôle. Être totalement contrôlée par l’autre. L’impuissance. Ce besoin de se défendre. Essayer, en vain. Perdre cette liberté qui permet de protéger son intégrité. S’en vouloir d’être faible. Voir ses mains puissantes tenir mes bras. Essayer de bouger. En être incapable. Cette image qui me fait encore si mal. La honte totale.

Il m’a trahie. Je lui avais fait confiance. J’avais accepté son invitation. Il a eu cette idée soudaine qu’on passe la soirée chez moi, je n’ai pas dit non. Il était toujours le bienvenue, je n’avais pas peur de lui. C’était un ami. J’avais décidé de lui faire confiance. Je n’avais rien contre lui! Je ne voulais plus coucher avec lui, c’est tout… Il avait planifié son coup.

Pourquoi me faisait-il cela? Qu’est-ce que j’avais fait? Il était gentil, et soudainement, il me fait ça? Je ne comprenais plus… j’étais sous le choc… anéantie… il a brisé cette confiance. Je m’en voulais à mort de l’avoir cru. Il m’avait dit de ne pas m’inquiéter. Il avait déjà été insistant dans le passé, il n’avait pas aimé que je lui dise « non », mais jamais je n’aurais pu imaginer qu’il me ferait ça. Pourquoi je ne me suis pas méfiée?

Il a été injuste. Il n’avait pas le droit de me faire ça. J’étais si en colère! Comment pouvait-il? Et il a mis la faute sur moi, il m’a fait comprendre que j’étais responsable, que c’est tout ce que je méritais. Mais je ne méritais pas ça, je valais plus que ça! Il est allé raconter un mensonge horrible à qui voulait bien l’entendre. Ce sentiment d’injustice qui m’a suivi pendant toutes ces années. Ce besoin de crier la vérité.…

Ce manque d’empathie. Cette froideur dans le regard. Ces paroles assassines. Cette méchanceté gratuite. Cette totale absence d’humanité envers moi. Ce sentir figée devant l’incompréhension. Cette impression de vivre un cauchemar. Être incapable de concevoir ce qui est en train de se passer. Le sentiment de culpabilité. S’il fait ça, c’est qu’il doit y avoir une raison. Cette raison, c’est moi… Ça ne peut qu’être moi.

On m’a abandonnée. Le lendemain, je voulais de l’aide. Mais j’ai vite compris que c’était impossible. Je ne pourrais compter sur personne. Il avait gagné. Il s’en était sorti. Personne ne viendrait à ma défense. Personne. J’ai senti le mur se refermer sur moi. Je devais me rendre à l’évidence, je ne pourrais compter que sur moi-même. Je ne me laisserais pas abattre. J’étais seule, mais forte. Ne plus y penser. Faire comme si ce n’était pas arrivé. C’était la seule façon de ne pas le laisser gagner.

Ce besoin d’être aimée. Coûte que coûte. Ce besoin d’exister dans le regard des autres, pour guérir ces blessures. Mais peut-on vraiment aimer qui je suis? Car ce soir-là, il m’a fait comprendre que je n’étais rien. Absolument rien.

Combler ce vide. De toute urgence. Peu importe les conséquences. Peu importe les conditions. Peu importe les prochaines blessures. Combler ce vide qu’il m’a fait ressentir.

On avance en n‘y pensant plus. Parce que ces images font trop souffrir. Pourtant, les blessures nous suivent. Elles sont collées à l’âme, comme des vêtements trop grands, trop lourds. On essaie d’être forte, souriante, bonne pour les autres.

Surtout, ne plus être rejetée.

Surtout, cacher cette honte.

Surtout, se méfier constamment.

Surtout, crier à l’injustice à tout moment.

Surtout, être aimée à tout prix, peu importe les sacrifices, peu importe si je dois me rejeter moi-même.

Agression sexuelle : quoi dire à une victime?

« Tu as tout ce que tu désires, la belle vie! »

« Pense à tes enfants, ils sont ta richesse! Ils ont besoin de toi… »

« Pense à autre chose! Change-toi les idées! »

« C’est du passé… »

Ces paroles sont sincères et remplies de bonnes intentions, mais malheureusement, elles ne sont pas très aidantes pour une victime d’agression sexuelle. Rassurez-vous, je n’ai aucune colère lorsque j’entends ces conseils. Au contraire, je sais à quel point il doit être difficile de trouver les mots. Je suis reconnaissante envers toutes ces personnes qui m’ont aidée, écoutée et surtout, qui n’ont jamais douté.

Je me suis posée la question : quelles sont les paroles qui m’ont le plus réconfortées? Car souvent, les gens ne savent pas à quel point une simple phrase peut tout changer.

Premièrement, croire. Ne pas douter. Je me souviens lorsque ma belle-sœur m’a serré dans ses bras, sans attendre, sans que je n’aie eu à en dire davantage.

S’il m’a fallu 20 ans pour parler, c’est qu’il était trop difficile de prendre le risque et de voir le doute dans un regard ou de l’entendre dans une parole. Ce qui m’est malheureusement arrivé le lendemain du viol. J’ai tendu la main à un ami, j’avais besoin d’aide. Mais il a douté. Il n’a pas su comment faire, j’imagine. Il a insinué que j’avais ma part de responsabilité. Je me suis refermée complètement. Je vous en supplie, ne doutez jamais. Les dommages sont épouvantables. Le sentiment de culpabilité transforme la victime en complice. Et elle peut rester dans cette prison à jamais.

Lorsque j’ai décidé de parler, 20 ans plus tard, j’avais si peur d’entendre encore ce doute. Mais lorsque j’ai entendu le soutien des gens que j’aime, la libération a pu être possible.

Admirez sa force! Parler prend beaucoup de courage. Vous ne vous doutez pas à quel point il est difficile pour la victime de raconter son agression, elle est devant vous complètement vulnérable. Dites-lui que vous l’admirez, qu’elle est courageuse, qu’elle est forte. La victime doit reprendre son pouvoir. Car c’est bien de cela  dont il est question, l’agression sexuelle est une lutte de pouvoir. Quelqu’un a utilisé son pouvoir et la victime a subi le traumatisme de l’impuissance. C’est un sentiment horrible qui empoisonne l’estime de soi.

Écoutez. Il est normal que la personne qui se confie parle sans cesse, répète, ressasse les mêmes histoires. C’est qu’elle est en train de faire du ménage et d’accepter l’événement. Elle doit replacer les morceaux, faire du sens, comprendre. Être écouté a été pour moi la plus grande libération. Nul besoin d’essayer de trouver les mots. Écoutez. Même si vous entendez la même chose des centaines de fois. Je me sentais mal de répéter les mêmes choses, mais ma cousine me rassurait « C’est normal, tu en as besoin. Je suis là pour t’écouter.»

Admettez. Nommez. Je me souviens lorsque la question se posait sans cesse dans ma tête « pourquoi il m’a fait ça? » J’essayais de comprendre. Et ma psychothérapeute m’a simplement répondu « parce que c’est un violeur. » Point. Elle venait de nommer. Et pour moi, ce fut un poids de moins sur mes épaules. N’ayez pas peur d’admettre et de nommer les choses telles qu’elles sont. « C’est horrible » « C’est épouvantable » « C’est un viol » « C’est insensé » « Il n’avait pas le droit ».

Intéressez-vous à l‘événement. Posez des questions. N’ayez pas peur de le faire. Les questions confirment à la victime que son histoire a de l’importance pour vous. « Tu le connaissais? » « As-tu eu peur? » « Avait-il déjà essayé auparavant? » Évidemment, ne posez pas des questions qui pourraient faire sentir à la personne qu’elle y ait peut-être pour quelque chose « Comment étais-tu habillée? » «  Pourquoi ne l’as-tu pas repoussé plus violemment? » Les questions empreintes de jugement sont à proscrire. Mais sinon, moi je n’attendais que cela, qu’on me pose des questions. Car j’avais toutes les réponses.

Soyez en colère! Cela peut sembler étrange, mais pour moi c’était la plus grande preuve d’empathie. Probablement parce que j’ai refoulé cette colère et que je ne me donnais pas le droit de l’exprimer. Entendre ma sœur qui exprimait son dégoût pour cet homme qui m’a violée, pour moi cela équivalait à un gros câlin qui réconforte. Redonnez à l’agresseur sa culpabilité. De cette façon, vous libérez la victime.

Dites que vous êtes là. Il est normal de ne pas savoir quoi faire, quoi dire, nous avons tous nos forces et nos faiblesses. Chaque personne autour de moi m’a apportée quelque chose d’extraordinaire, de différent et d’essentiel. Mon conjoint n’est pas doué dans les conseils et il le sait, mais il a été parfait pour me soutenir. Jamais il ne m’a fait sentir mal parce qu’un soir je ne pouvais m’occuper des enfants ou que j’avais une humeur exécrable.  Soyez disponible pour offrir votre aide, quelle qu’elle soit. Dites simplement que vous êtes là.

Assurez-vous que la personne ait de l’aide. « Tu vois un médecin? » « Tu consultes un psychologue? » « Tu veux porter plainte? Je peux t’aider… » Être victime d’une agression sexuelle, c’est grave. Vraiment. Ne laissez pas la personne seule. Elle a besoin d’aide. Ne sous-estimez pas les dommages.  La personne doit être entourée… elle a besoin d’être sauvée. Si vous connaissez des ressources qui pourraient lui venir en aide, écrivez-les sur un papier et donnez-le lui, même si elle dit qu’elle n’en a pas besoin. Car peut-être que plus tard, ce petit papier l’aidera plus que vous ne le croyiez.

Ne restez pas seul. N’hésitez pas à aller chercher de l’aide et demander de l’information. Aider une victime peut être lourd et il est normal que vous vous sentiez démunis faire à cette situation. Ma sœur n’a pas hésité à appeler le regroupement des CALACS et le CAVAC. Ils sauront vous donner les conseils appropriés pour mieux guider cette personne qui vous est chère. Confiez-vous aussi à quelqu’un de confiance. Recevoir un tel cri du cœur est bouleversant et est une expérience marquante. Vous avez sûrement besoin vous aussi de vous confier.

Une victime d’agression sexuelle ne veut pas qu’on ait pitié d’elle. Avoir été victime, ce n’est pas avoir été faible, c’est avoir vécu une injustice. La pitié ne fait que renforcer la honte.

Une victime d’agression sexuelle ne peut pas simplement se changer les idées, penser à autre chose ou se concentrer sur le présent. Cela viendra, mais d’abord, elle doit guérir. Et cela peut prendre du temps.

Continuez à l’aimer et dites-le lui! Car si elle vous  a choisi pour se confier ou pour demander de l’aide, c’est que vous êtes vraiment très important.e pour elle! C’est que vous êtes une personne de confiance, une personne extraordinaire!

 

Libérer la parole

Merci à ma nouvelle amie Anya de me donner le courage de partager…

« …au fur et à mesure que nous laissons briller notre propre lumière, nous donnons inconsciemment aux autres la permission de faire de même. En nous libérant de notre propre peur, notre présence libère automatiquement les autres. » (Neslon Mandela, 10 mai 1994)

N’ayons pas peur des mots. Car ils peuvent nous libérer. Parfois, ils nous font trop peur. C’est ce qui m’est arrivé. Lors du mouvement #moiaussi, j’ai compris que peut-être, enfin, je pouvais mettre un mot. Je n’avais plus à avoir honte.

Il y a le mot viol. Enfin, le dire. L’admettre. Ce mot que je n’ai jamais osé utiliser lorsque cela est arrivé. Parce que je me sentais trop coupable. J’étais en partie responsable. Je n’avais pas été prudente. Depuis 20 ans, ce mot me révolte. Il fait vibrer en moi une colère indescriptible. Mais jamais je ne m’étais permise de l’utiliser pour moi. Comme si je n’y avais pas droit. Moi, c’était différent. C’était de ma faute.

Il y a le mot salope. Parce qu’il me l’a balancé avant de partir pour mettre la faute sur moi, pour me détruire, pour que je me taise. Il a joué avec cette peur qu’ont les filles qui vivent leur sexualité, qui ont peur de ce que l’on pense d’elles. Ce sentiment de honte, le regard des autres, son propre regard. Et lui, il a parfaitement saisi l’occasion pour utiliser ce mot. Ce mot que j’ai traîné en moi pendant 20 ans. Ce mot qui pourtant, ne m’appartenait pas.

Il y a le mot traumatisme. Parce que c’est ce que j’ai vécu. Parce que je dois me battre encore. Mon cerveau m’a protégé tant bien que mal. Mon corps s’est rappelé de l’événement pendant toutes ces années. 20 ans plus tard, je suis tombée en choc post-traumatique. Je me suis mise à lire sur le sujet pour comprendre. La femme rationnelle et intellectuelle que je suis devait mettre un mot. Sortir de cette folie, ce tourbillon d’émotions, ce mal physique qui empoisonne.

J’ai décidé de faire ce site pour nommer les choses, telles qu’elles sont. Pour parler de mon expérience, partager mes connaissances et peut-être, sait-on jamais, aider certaines à se libérer et avancer dans ce chemin encore si tabou.

Ne plus jamais se taire. Voilà l’essentiel.