Pourquoi j’ai porté plainte?

Je me souviens y avoir tellement jonglé pendant des jours et de nuits. On nous dit que c’est un chemin ardu, humiliant, terrifiant, rempli de déceptions et de douleurs. Mais aussi, on nous dit que c’est libérateur, que c’est essentiel à la guérison, que c’est la bonne chose à faire.

Quoi faire…?

Et puis, un matin, j’ai réalisé. Que j’avais beau me renseigner, demander conseils, connaître l’opinion de chacun… au bout du compte, j’étais seule. J’irais au combat sans personne. C’est moi, rien que moi, personne d’autre, qui affronterais ce chemin miné. J’avais donc pris ma décision. Et j’ai porté plainte.

Si je l’ai fait, c’est que j’en ressentais l’urgence. Et ce n’est pas tout le monde, bien au contraire, qui se sent prêt à le faire ou qui en ressent le besoin. Les statistiques le démontrent clairement. La très grande majorité des victimes d’agression sexuelle ne porteront jamais plainte (voir les statististiques CALACS) Et une partie des personnes qui porte plainte le fait plusieurs années plus tard. Tel fut mon cas.

Je ne vous expliquerai pas pourquoi les gens ne portent pas plainte. Je vous expliquerez pourquoi, moi, j’ai eu besoin de le faire.

Premièrement, parce que c’est la vérité. Marre de ceux qui disent « Si elle a vraiment été violée, qu’elle porte plainte et qu’elle cesse de se plaindre! » Et oui, ces commentaires je les lisais sur les réseaux sociaux, dans la foulée du mouvement #moiaussi. Ça me révoltait, j’avais envie de hurler! Comment peut-on dire une telle chose sans savoir? Faut-il être à ce point insensible? Ce que j’avais vécu était bien réel! Je connaissais la vérité! Je ne mentais pas! Je voulais affirmer, déclarer, crier, confirmer, la réalité de ce que j’avais vécu. Pour qui? Surtout pour moi-même. J’avais besoin de dire la vérité.

Deuxièmement, par devoir. J’avais été témoin d’un crime. Comment puis-je être cohérente envers mes principes si je ne dénonce pas? Comment me regarder dans le miroir et être fière de moi si je cache un crime? La justice est une des valeurs qui guide ma vie, que je veux mettre de l’avant, cela est pour moi incontournable. Ne pas porter plainte, ça aurait été d’aller à l’encontre de ce que je suis, de ce que je prône. Je devais aider la justice et être honnête. J’avais été témoin d’un acte criminel. Il était de mon devoir de le dire.

Troisièmement, pour me libérer. Redonner à l’agresseur ce qui lui appartient. Enlever cette culpabilité que je m’étais attribuée. Peu importe où cela était pour aboutir, j’avais besoin qu’on me confirme que ce n’était pas de ma faute, que c’était lui le coupable. Probablement que je n’avais pas besoin de ce chemin pour me débarrasser de la culpabilité. Mais pour moi, dénoncer était un acte concret, une action, qui me permettait de me tenir debout, de reprendre mon pouvoir. Je le faisais pour moi, pour personne d’autre. Et pour lui. Pour lui donner ce qui lui appartient depuis cette nuit-là.

Mais surtout, par respect pour moi-même. Ce que j’avais vécu, c’était grave. Il n’avait pas le droit de me faire ça. Je suis un être humain et je suis importante. C’était une question de dignité. Je devais me démontrer à moi-même que je vaux quelque chose. Je ne devais plus rester dans cet état de défaite, dans cette situation de victime, dans ce sentiment d’humiliation. Je ne méritais pas ce qui m’est arrivé. Il n’avait aucune excuse. Par amour pour moi-même, je devais porter plainte.

C’est fou quand même, 20 ans plus tard.

Pourquoi ne pas avoir dénoncé avant? La question qui tue…

Pour plusieurs raisons :

J’étais sous le choc.

J’ai essayé de demander de l’aide et ça n’a pas marché. On doutait de moi. On a insinué que j’étais en partie responsable. Je n’en ai plus parlé à personne.

Je considérais que j’avais fait une gaffe. Une grosse gaffe. Je lui avais fait confiance. J’avais accepté qu’il vienne chez moi, j’avais cru à ses promesses…

J’étais persuadée que je ne pouvais rien faire. C’était sa parole contre la mienne. Il ne me restait qu’une option, oublier. Ne plus y penser.

Avec les années, on enfoui le souvenir très loin. Mais les émotions restent : la peur, la colère et surtout, l’immense tristesse. On ne sait plus trop pourquoi on se sent comme ça. On sait que c’est relié à quelque chose, ce mal-être terrible, mais on n’ose pas aller fouiller. On sait que ça fera trop mal.

Et vient un jour où on retrouve. C’est l’explosion. Ce mélange de douleur et de libération.

Est-ce que je regrette de ne pas avoir dénoncé avant? Malheureusement, oui… Mais je sais que je ne pouvais pas. Je m’en sentais incapable. Pour moi, c’était tout simplement inconcevable, impossible. Je dois me pardonner d’avoir attendu si longtemps.

Et puis, probablement que 20 ans plus tard, c’était le bon moment. Je me sentais suffisamment forte et outillée pour le faire. Ma vie est stable, je suis en sécurité, aimée, valorisée. Je savais que j’avancerais dans un chemin périlleux, mais j’étais bien entourée. Je pouvais enfin aider la jeune femme de 19 ans qui était trop brisée pour porter plainte.

C’est arrivé le 24 janvier 1998.
Le 12 décembre 2017, je pouvais enfin le faire.

« Mieux vaut allumer une chandelle que de maudire l’obscurité. » Confucius