Cette peur silencieuse

La peur me tient, la peur me tue…

Depuis quelques semaines, l’anxiété m’envahie. Je me réveille le matin avec l’impression d’avoir bu 5 cafés. Ce n’est pas la première fois que je vis cela. Dans les dernières années, j’ai vécu cela souvent, sans savoir ce que j’avais. J’avais peur que ce soit un virus à mon cœur ou quelque chose comme ça. Ou encore la fatigue, tout simplement, comme un médecin m’avait déjà dit.

Mais dernièrement, je ne suis pas fatiguée, au contraire! Cela fait maintenant presque 8 mois que je ne travaille plus. Alors, la fatigue, on repassera. Mais alors, qu’est-ce que j’ai?

J’en ai parlé à ma psychothérapeute. Je lui ai dit le moment où c’est revenu. « Quelque chose te stressait à ce moment-là? » « Non, aucunement. » Ce qui est étrange, et cela me fait toujours la même chose, c’est que mon cœur se met à faire des siennes, comme ça, pour rien. Ça dure deux, trois semaines, sans arrêt. Et tout à coup, je me rends compte que ça s’est arrêté. Bizarrement. Et c’est pour cela que c’est inquiétant. Il n’y a aucune raison pour que ça commence, aucune raison pour que ça arrête!

Cette semaine, je crois que j’ai compris…

Je crois que j’ai mis le doigt dessus.

Car ma psychothérapeute m’a donné une piste pour que je trouve.

Et je n’en ai presque pas dormi de la nuit.

J’ai peur.

La peur me tient. Elle est dans mon corps. Je la sens qui m’empêche de respirer.

La question était : « De quoi ai-je peur? » Car je n’ai pas peur de lui, il n’est absolument rien pour moi. Je n’ai pas peur de ce porc, je n’ai que du mépris. Je n’ai pas peur que ça m’arrive encore, comme on me l’a suggéré. Non, je me sens en sécurité, je n’ai pas l’impression que cela m’arrivera de nouveau. On me dit « Oui, mais c’est inconscient, ton corps a peur que l’événement se reproduise. » Ha… peut-être. Mais ça ne collait pas.

Mais l’autre soir, couchée dans mon lit, avec cette peur qui me submerge à en avoir le souffle coupé, j’ai compris. J’ai tellement mis le doigt dessus. Tellement, qu’elle s’est mise à hurler, enfin… cela fait tant d’années qu’elle fait du bruit en silence.

J’ai peur que ça se sache.

J’ai tellement peur que ça se sache.

Cette peur est en moi depuis le lendemain. Je me disais « ça y est, ce porc, il va aller se vanter. Tout le monde va penser que je suis une salope. Tout le monde va savoir que je suis violable. »

Je la reconnais cette peur. C’est la même. C’est celle que j’ai ressentis, exactement elle! Elle est encore dans mon corps! Et cette année, c’est encore plus fort… parce que j’ai parlé! Les gens savent! Pourquoi j’ai parlé? Pour me faire croire que je n’ai plus peur… Mais j’ai encore peur!

Mais là, si j’ai peur, c’est de ma faute. Puisque certaines personnes savent, et que ces personnes peuvent parler, et que les gens vont me juger, et qu’on va peut-être me faire du mal avec ça, et qu’on ne me verra plus jamais de la même façon… et surtout, peut-être qu’on ne me croira pas. On va penser que je fais des histoires, que j’essaie d’attirer l’attention. Ho non… Quelle horreur…

Pourquoi j’ai parlé? Pourquoi j’ai fait ça? C’est foutu, je m’étais juré de ne jamais en parler et je me suis trahie. Je ne peux pas revenir en arrière. J’ai cru bien faire en sortant cela de moi. Parler, c’était me libérer! Maintenant, j’ai l’impression d’être en prison. Écrire, ça me permettait d’évacuer! Maintenant, je sens que c’est un piège. Ces textes me nuiront peut-être un jour. Pourquoi… mais pourquoi je n’ai pas fermé ma gueule?

J’ai voulu protéger ma vie, mon intégrité, en ne dévoilant pas ce qui est arrivé. J’ai quitté mes amis, j’ai fui cet endroit, pour ne jamais en entendre parler. Pour effacer. J’ai toujours su que je ne devais pas me retourner, que ça me ferait mal. Probablement que certains mots ou certaines images me replongeaient dans ce passé et causaient cette anxiété que je considérais sortie de nulle part. Pour ce qui est de l’anxiété de cette année, je peux maintenant comprendre pourquoi ça se déclenchait : répondre à une question à ce sujet, expliquer à nouveau, voir quelqu’un qui sait, avoir peur que l’autre le sache alors qu’il n’est pas supposé savoir, croiser le regard d’un ancien élève en espérant qu’il ne le sait pas…

Et voilà. Il ne suffit que de cela. Le cœur s’emballe.

La peur que ça se sache.

Voilà pourquoi je n’ai rien dit le lendemain, ni les jours suivants, ni les mois suivants, ni les années suivantes… parce que cette peur m’en empêchait. Et elle est forte, tenace. Illogique peut-être. Et pourtant si logique quand on y pense. Car on change dans le regard de l’autre si l’autre sait. Je ne voulais pas être celle qu’on a un jour réussi à violer. Ce viol, je ne le voulais pas dans l’histoire de ma vie. Je ne le voulais pas dans mon identité.

On dit aux filles : « Si tu te fais violer, il ne faut pas que tu te laves! Il faut que tu ailles à l’hôpital! Si tu t’es lavée, tu es foutue! » Mais quelle aberration!!!

Le lendemain, j’ai sauté dans la douche. Et je l’entendais cette voix, ce conseil de merde. En me lavant, je l’entendais… Mais moi, je me disais « tiens, trop tard maintenant. C’est effacé. Trop tard maintenant. Il n’y a rien à faire dorénavant. » Ho que je me rappelle…

Mais comment elles font les filles pour aller à l’hôpital et raconter cela? Moi, je les admire, sérieusement! Le courage de revivre cette horreur! De le raconter! De se faire examiner!!! Alors qu’après, tout ce que tu veux, c’est pleurer, ne voir personne…

Le silence était mon meilleur allié. Ma seule porte de sortie. Le silence était ma bouée de sauvetage. Il me permettait de survivre, de continuer ma vie comme si rien ne s’était passé. Grâce au silence, je pourrais cesser de souffrir un jour. Car en parler ne ferait que planter l’événement dans ma vie. Non. Il n’en était pas question. Ce porc, il ne méritait pas que son geste s’inscrive dans mon histoire. Ce porc, il ne méritait que mon indifférence. L’oubli total.

Maintenant, c’est foutu. J’ai ouvert la boîte de Pandore. Tout est revenu dans ma mémoire. Les images, la tristesse, l’horreur. Et pour tenter de m’en sortir, j’ai parlé. J’ai écrit.

Je lui ai même écrit à lui…

Quelle conne je suis.

J’ai replanté l’événement dans ma vie.

Le souvenir qui s’inscrit

J’ai toujours eu besoin d’écrire.

Sauf après. Après que ce soit arrivé, j’ai décidé que je n’écrirais plus. En fait, je n’écrirais plus ce qui me rendait triste. Je n’écrirais plus mes états d’âme. J’écrirais seulement lorsque ça allait bien. Alors, étrangement, dans ce journal, après les pages déchirantes que j’ai écrites en état de choc, c’était la belle vie. Comme si rien ne s’était passé. Comme si je n’en étais pas affecté. Alors que c’était tout le contraire.

J’ai voulu me protéger. Quand la douleur est trop forte, on ne veut plus la sentir. L’écrire, c’est la garder à jamais. L’écrire, c’est lui faire une place dans notre histoire. Je n’en voulais pas.

Je suis même allée jusqu’à me faire couper les cheveux quelques semaines plus tard. Changer la couleur. Je ne voulais plus de ces cheveux de « salope ». C’est ce que je me disais. Quelle tristesse. J’avais de si beaux cheveux, longs, blonds…

Je me rappelle lorsque je suis arrivée chez le coiffeur et que je lui ai dit que je voulais une métamorphose. « On change tout! Je veux que ce soit complètement différent! » On me regardait comme si j’avais perdu la tête. « Tu es certaine? » Je crois qu’il m’a posé la question 10 fois. Et puis, il ne voulait pas y aller trop drastiquement. On me ferait des mèches plus foncées. On ne couperait pas trop court. Je me souviens qu’on a fait une tresse dans mes cheveux. Il n’était pas question de les jeter! Lorsque le coiffeur les a coupés, deux filles tenaient mes cheveux pour qu’ils ne tombent pas par terre. On m’a donné la tresse. On me regardait avec incompréhension. Mes beaux cheveux blonds. Mais moi, je n’en voulais plus. Je voulais qu’on me considère pour qui j’étais vraiment. Je n’étais pas une salope. J’étais intelligente, sage et talentueuse. La vie devant moi m’attendait. Ces cheveux m’avait nuit. J’attirais les regards, j’attisais le désir. À cause de ces cheveux, à cause de moi, on était allé jusqu’à me violer. Plus jamais je ne vivrais ça. Il fallait prendre les grands moyens. Je devais changer mon image. Je devais couper le passé.

Je n’écrivais pas lors de ces soirées où j’avais mal à vouloir disparaître. J’étudiais. Je me suis jetée corps et âme dans mes études. J’écoutais des documentaires, je faisais mes lectures, j’étais seule et je n’avais pas envie de voir personne. Je me suis repliée sur moi-même. La tristesse était si profonde que je faisais tout pour ne pas me laisser ébranler. Parce que cette tristesse, elle peut tuer. Je valais plus que ça.

J’ai laissé tomber mes amis. Parce que je les mettais tous dans le même bateau. Parce qu’ils me rappelaient cette nuit d’horreur, comme s’ils avaient tous été complices. Parce que lorsque je les voyais, la douleur revenait. Je voulais changer de vie. Je voulais tourner la page. Je voulais construire un mur.

J’ai changé de ville. Je me suis trouvée un emploi ailleurs. J’étais nouvelle, je repartais à neuf. Je ne ferais plus les mêmes erreurs. Je me suis jurée que je serais respectable, que je ne ferais plus de mauvais choix. Je me suis faite de nouveaux amis. Ils ne connaissaient pas mon passé, ce passé que je voulais tant effacer.

Et à la longue, les images m’ont laissée tranquille. J’avais réussi à les enfouir très loin. Lorsqu’elles remontaient, comme un coup de poignard, j’avais si mal. Je me détestais. Je les chassais de mon esprit. Elles revenaient parfois dans mon sommeil. Et alors, je me réveillais en sursaut. Ce n’était qu’un cauchemar…

Mon copain de l’époque se souvient de mes crises d’angoisse. Je faisais de l’hyperventilation. Je ne voulais pas qu’il me touche. Ça ne durait pas longtemps, ça se calmait. Et je lui disais à chaque fois « je ne comprends pas pourquoi ça me fait ça… »

L’incapacité sexuelle, c’était le plus difficile. Lorsque venait le moment, je paniquais, je figeais, je ne voulais plus. Et tous les deux, on ne savait pas quoi faire avec cette réaction. J’ai consulté. On croyait à un problème physique. Je me suis fait opérer pour un problème gynécologique… qui maintenant, je sais, est apparu après le viol. Mais même cette opération n’a rien réglé. Le problème est revenu. Comme si mon corps me disait « écoute-moi! »

Avec les années, les images ont complètement disparues. Ne restait que les moments de panique soudaine. Et je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. J’ai même cru que je devenais folle. Ou que j’avais peut-être un cancer qui déréglait mon système?! Le cœur qui se met à me cogner dans la poitrine pendant des jours sans arrêt, sans raison. Dès que je bougeais un peu, il se remettait à faire des siennes. J’ai consulté. « Tu es fatiguée ». J’ai pleuré. Je savais que ce n’était pas la fatigue.

Les insomnies devenaient habituelles, faisaient partie de ma vie. Pour rien, être incapable de dormir. Surtout vers janvier et février. Se réveiller en pleine nuit, avec une tristesse dans le corps. Ne plus pouvoir dormir. On a cru que c’était le matelas. On a cru que c’était les hormones. On a cru que c’était la digestion. On a cru que c’était le manque de luminosité parce que c’est l’hiver. On a cru que c’était le stress. On a cru que c’était les allergies… On a cru…

Mon oreille droite qui est constamment bouchée depuis… depuis cette époque. J’ai consulté un spécialiste. On a vérifié méticuleusement. Que des hypothèses. Un allergène présent dans l’environnement? Rien de grave, je n’ai pas à m’inquiéter. Ça passera avec le temps. Ça n’a jamais passé. Ça fait 20 ans. C’est toujours là. Il ne reste que des hypothèses. Lors de mes flashbacks, je l’entends respirer dans mon oreille droite. Qu’une hypothèse…

Les étourdissements, sans raison. L’anxiété qui monte, sans crier gare. Ces images à la télévision qui me font souffrir, qui font vibrer en moi une douleur inexplicable. Mon corps qui se met à trembler. L’envie de pleurer qui me tient la gorge. La honte qui m’étouffe. Mon passé qui me fait mal. Le mot salope qui me tue lorsque je l’entends. La colère qui m’habite et que je tais. Parce que je n’ai pas à me plaindre. Je suis responsable de ce que j’ai été. L’envie d’effacer je ne sais plus trop quoi… L’envie de me pardonner, de réparer. La peur que tout s’écroule autour de moi. L’incapacité à m’aimer vraiment parce que je me cache. Parce que je n’aime pas quelque chose. La conviction qu’un jour, je devrai y faire face. Parce que c’est trop lourd et que ça ne passe pas avec le temps… au contraire, l’urgence devient hurlante.

Je suis une personne rationnelle. Réaliser que le corps puisse garder en mémoire un événement est pour moi difficile à admettre. Je ne l’admettrai peut-être jamais à 100%, même si j’en suis probablement la preuve vivante. Accepter l’éventualité que mes réactions physiques aient comme origine un traumatisme, c’est loin d’être évident. Et je ne saurai jamais vraiment si c’est juste, si c’est bien vrai. Que des hypothèses…

Écrire, pour moi, c’était vital. J’ai arrêté d’écrire après que ce soit arrivé. J’ai jeté tous mes poèmes… j’en avais tellement. Mes émotions, je les sortais de mon corps de cette façon. J’ai cessé d’écrire car je ne voulais pas les laisser m’envahir. Je voulais les effacer. Force est d’admettre que les émotions, elles doivent sortir d’une façon ou d’une autre. Si on ne veut pas les écouter, elles se débrouillent pour qu’on les entende. Les images deviennent inatteignables, le ressenti reste présent, la douleur devient inexplicable, la conviction qu’on a quelque chose à guérir est plus forte que tout.

Et maintenant, je guéris. Parce que le lendemain, Dieu merci, j’avais écrit. Et grâce à cela, 20 ans plus tard, j’ai finalement compris.

 

Les blessures du viol

Il m’a rejetée. Il a rejeté mon opinion, mon désir, mon non-désir. Il a rejeté ma main lorsque j’ai voulu le repousser. Il a rejeté ma voix, mes cris, mes coups… mon existence. Ce sentiment de ne plus être. Ce sentiment de disparaître.

La panique. Lorsque j’ai compris ce qu’il voulait faire. Quand j’ai commencé à me débattre et que je voyais son sourire. Cette peur soudaine et indescriptible. Ce besoin de fuir, mais d’en être incapable. On comprend vite qu’on ne vaut rien. La panique. Quand j’ai compris que pour lui, je n’existais plus.

Il m’a humiliée. Il a fait de moi ce qu’il voulait. J’ai eu honte. Honte d’être impuissante. Honte de voir mon corps dans cet état. Honte d’avoir été si naïve. Honte de ce qu’il me faisait. De ce que j’étais en train de vivre.

Le contrôle. Être totalement contrôlée par l’autre. L’impuissance. Ce besoin de se défendre. Essayer, en vain. Perdre cette liberté qui permet de protéger son intégrité. S’en vouloir d’être faible. Voir ses mains puissantes tenir mes bras. Essayer de bouger. En être incapable. Cette image qui me fait encore si mal. La honte totale.

Il m’a trahie. Je lui avais fait confiance. J’avais accepté son invitation. Il a eu cette idée soudaine qu’on passe la soirée chez moi, je n’ai pas dit non. Il était toujours le bienvenue, je n’avais pas peur de lui. C’était un ami. J’avais décidé de lui faire confiance. Je n’avais rien contre lui! Je ne voulais plus coucher avec lui, c’est tout… Il avait planifié son coup.

Pourquoi me faisait-il cela? Qu’est-ce que j’avais fait? Il était gentil, et soudainement, il me fait ça? Je ne comprenais plus… j’étais sous le choc… anéantie… il a brisé cette confiance. Je m’en voulais à mort de l’avoir cru. Il m’avait dit de ne pas m’inquiéter. Il avait déjà été insistant dans le passé, il n’avait pas aimé que je lui dise « non », mais jamais je n’aurais pu imaginer qu’il me ferait ça. Pourquoi je ne me suis pas méfiée?

Il a été injuste. Il n’avait pas le droit de me faire ça. J’étais si en colère! Comment pouvait-il? Et il a mis la faute sur moi, il m’a fait comprendre que j’étais responsable, que c’est tout ce que je méritais. Mais je ne méritais pas ça, je valais plus que ça! Il est allé raconter un mensonge horrible à qui voulait bien l’entendre. Ce sentiment d’injustice qui m’a suivi pendant toutes ces années. Ce besoin de crier la vérité.…

Ce manque d’empathie. Cette froideur dans le regard. Ces paroles assassines. Cette méchanceté gratuite. Cette totale absence d’humanité envers moi. Ce sentir figée devant l’incompréhension. Cette impression de vivre un cauchemar. Être incapable de concevoir ce qui est en train de se passer. Le sentiment de culpabilité. S’il fait ça, c’est qu’il doit y avoir une raison. Cette raison, c’est moi… Ça ne peut qu’être moi.

On m’a abandonnée. Le lendemain, je voulais de l’aide. Mais j’ai vite compris que c’était impossible. Je ne pourrais compter sur personne. Il avait gagné. Il s’en était sorti. Personne ne viendrait à ma défense. Personne. J’ai senti le mur se refermer sur moi. Je devais me rendre à l’évidence, je ne pourrais compter que sur moi-même. Je ne me laisserais pas abattre. J’étais seule, mais forte. Ne plus y penser. Faire comme si ce n’était pas arrivé. C’était la seule façon de ne pas le laisser gagner.

Ce besoin d’être aimée. Coûte que coûte. Ce besoin d’exister dans le regard des autres, pour guérir ces blessures. Mais peut-on vraiment aimer qui je suis? Car ce soir-là, il m’a fait comprendre que je n’étais rien. Absolument rien.

Combler ce vide. De toute urgence. Peu importe les conséquences. Peu importe les conditions. Peu importe les prochaines blessures. Combler ce vide qu’il m’a fait ressentir.

On avance en n‘y pensant plus. Parce que ces images font trop souffrir. Pourtant, les blessures nous suivent. Elles sont collées à l’âme, comme des vêtements trop grands, trop lourds. On essaie d’être forte, souriante, bonne pour les autres.

Surtout, ne plus être rejetée.

Surtout, cacher cette honte.

Surtout, se méfier constamment.

Surtout, crier à l’injustice à tout moment.

Surtout, être aimée à tout prix, peu importe les sacrifices, peu importe si je dois me rejeter moi-même.

Comprendre le traumatisme (suggestions de lecture)

Quand le cerveau plonge, il faut savoir garder la tête hors de l’eau. Rien de mieux que de comprendre ce qui se passe. Pour moi, c’était essentiel, vital. C’est ma cousine qui, aussitôt, m’a envoyé des livres. Ça été le début d’un long processus de compréhension et de prise de conscience. Ce que je vivais avait un sens. Dans le tourbillon du choc, il y avait une logique, une raison d’être.

Dès que je terminais un livre, j’en trouvais un autre. Même si les sujets étaient sensiblement les mêmes, la façon de les aborder étaient différentes. J’en apprenais toujours plus. L’analyse devenait plus précise, concrète.

Que ce soit pour vous aider, pour comprendre l’épreuve d’un être cher ou tout simplement pour en apprendre davantage sur le traumatisme, voici ma suggestion de lecture.

Apprendre à s’accompagner soi-même après un trauma
Auteurs : Lucie Pétrin et André Benoît
Les éditions Québec-livres

Premier livre que j’ai lu sur le sujet, alors que mon corps et ma tête ne m’appartenaient plus! Ce livre, écrit de façon simple et compréhensible, a été une vraie bouée de sauvetage. Plusieurs témoignages y sont inclut pour une meilleure compréhension des concepts abordés. J’ai beaucoup apprécié.

Mourir de dire, la honte
Boris Cyrulnik
Éditions Odile Jacob

La honte, le traumatisme le plus sournois et nocif. Cet excellent livre m’a fait vivre des émotions du début à la fin. Ce genre de livre où, régulièrement, on s’écrit « ho oui!!! Tellement! » Dans lequel on se reconnaît, où les mots sont tout simplement parfait! J’ai souligné plusieurs passages… La manière dont Cyrulnik exprime sa pensée est si riche et intelligente. À lire sans modération!

Réveiller le tigre
Peter A. Levine
InterEditions (Dunod Editeur)

Un expert dans le domaine, Peter A. Levine aborde le concept du traumatisme de façon précise et approfondie. Il a écrit plusieurs livres sur le sujet et j’en ai lu quelques-uns. Celui-ci est le plus accessible et le plus complet. C’est d’ailleurs le plus populaire d’entre tous, car il est une introduction parfaite au concept.

Trauma et mémoire
Peter A. Levine
InterEditions (Dunod Editeur)

Je ne peux passer à côté de cet autre livre de Peter A. Levine. J’avoue que je ne l’ai pas lu au complet, car la deuxième partie porte surtout sur des études de cas, très intéressant pour ceux qui veulent étudier les méthodes de guérison (professionnels de la santé, psychologie, etc.) Par contre, la première partie aborde le sujet de la mémoire. Levine explique comment fonctionne le cerveau en ce qui concerne la mémorisation, le souvenir traumatique. Cela a été pour moi d’une grande aide et m’a permis de comprendre mes flash-back.

Guérir le stress, l’anxiété et la dépression
David Servan-Schreiber
Éditions Robert Laffont

Suggéré par plusieurs professionnels, dont ma psychothérapeute, ce livre aborde différentes techniques de guérison. Simple et à la portée de tous, il permet d’avancer dans le processus de guérison en élargissant ses horizons quant aux différentes possibilités qui ont fait leurs preuves. Un essentiel pour avancer et garder espoir.

Le bout du tunnel
Dr. Daniel Dufour
Les Éditions de l’Homme

Un livre très récent sur lequel je suis tombée par hasard! Le Dr Dufour fait plusieurs conférences et apparitions à la télévision. Si le concept du traumatisme est nouveau pour vous, je vous dirais de commencer par ce livre. Il est une excellente introduction au concept. Critique en ce qui concerne les différentes techniques de guérison, le Dr. Dufour explique la méthode qui, selon lui, est la plus efficace. À vous d’en juger. Somme toute, c’est un très bon livre que j’ai apprécié et que je prête volontiers à qui veut comprendre ce que je vis.

Vivre après avoir survécu
Geneviève Parent
Les Éditions de l’Homme

Ce livre aborde le sujet de l’agression sexuelle. Étrangement, ils sont rares les livres sur le sujet! Celui-ci a été une révélation. J’avoue que j’ai été incapable de le lire d’un trait. Il m’a fallu des pauses, des moments où il dormait sur ma table de chevet, des retours timides et un peu angoissant. Pourquoi? Parce qu’il est vrai, franc et signifiant. Se reconnaître, ce n’est pas évident. Quand cela fait des années qu’on refuse d’avoir été victime, il est difficile d’accepter le constat. Prise de conscience assurée pour ceux et celles qui ont vécu cette épreuve. Mais je vous rassure, ce livre est remplie d’espoir.

Émotions, quand c’est plus fort que moi
Catherine Aimelet-Périssol et Aurore Aimelet
Les Éditions de l’Homme

Je ne peux passer à côté de celui-ci! Je suis présentement en train de le lire! Coup de cœur!!! Le sujet n’est pas lourd, il est vraiment abordé de façon ludique et imagée. J’adore! On y parle des émotions principales qui peuvent devenir envahissantes et difficilement contrôlables : la peur, la colère et la tristesse. Ce livre convient à plusieurs situations : traumatisme, dépression, impulsivité, etc. N’hésitez pas à lire ce bijou! Et pas besoin d’être en processus de guérison pour apprécier ce livre, au contraire, car les émotions nous influencent tout le temps!

Le livre noir des violences sexuelles
Dre Muriel Salmona
Dunod éditeur

Elle est psychiatre-psychothérapeute, chercheuse et formatrice en psychotraumatologie. Ce livre, complet et précis, nous permet de comprendre profondément les impacts des agressions sexuelles. Telle une chirurgienne, Dre Salmona connaît précisément toutes facettes de ce fléau. Fléau psychologique, physique, social, juridique… il y a tant à comprendre, tant d’éducation à faire dans ce monde encore trop ignorant dans le domaine. Un livre à lire assurément si vous voulez aller plus loin sur ce sujet.

Se relever d’un traumatisme
Pascale Brillon, Ph.D.
Les éditions Québec-livres

Un livre personnel, qui s’adresse directement aux victimes. Aussi, un chapitre exclusif pour les proches qui désirent comprendre les effets du traumatisme. Avec des exercices à réaliser, des questions à répondre, Pascale Brillon nous aide à cheminer et à apprendre à vivre avec le traumatisme qui nous envahie. Suggéré par les professionnels, ce livre est un allié important dans la guérison et l’acceptation. Comprendre les symptômes, les impacts, les réactions, voilà l’approche de l’auteure. Reprendre le contrôle de sa vie tout en ne fuyant pas la réalité. Un livre essentiel à avoir, peu importe le type de traumatisme vécu.

 

Bonne lecture!

Pourquoi j’ai porté plainte?

Je me souviens y avoir tellement jonglé pendant des jours et de nuits. On nous dit que c’est un chemin ardu, humiliant, terrifiant, rempli de déceptions et de douleurs. Mais aussi, on nous dit que c’est libérateur, que c’est essentiel à la guérison, que c’est la bonne chose à faire.

Quoi faire…?

Et puis, un matin, j’ai réalisé. Que j’avais beau me renseigner, demander conseils, connaître l’opinion de chacun… au bout du compte, j’étais seule. J’irais au combat sans personne. C’est moi, rien que moi, personne d’autre, qui affronterais ce chemin miné. J’avais donc pris ma décision. Et j’ai porté plainte.

Si je l’ai fait, c’est que j’en ressentais l’urgence. Et ce n’est pas tout le monde, bien au contraire, qui se sent prêt à le faire ou qui en ressent le besoin. Les statistiques le démontrent clairement. La très grande majorité des victimes d’agression sexuelle ne porteront jamais plainte (voir les statististiques CALACS) Et une partie des personnes qui porte plainte le fait plusieurs années plus tard. Tel fut mon cas.

Je ne vous expliquerai pas pourquoi les gens ne portent pas plainte. Je vous expliquerez pourquoi, moi, j’ai eu besoin de le faire.

Premièrement, parce que c’est la vérité. Marre de ceux qui disent « Si elle a vraiment été violée, qu’elle porte plainte et qu’elle cesse de se plaindre! » Et oui, ces commentaires je les lisais sur les réseaux sociaux, dans la foulée du mouvement #moiaussi. Ça me révoltait, j’avais envie de hurler! Comment peut-on dire une telle chose sans savoir? Faut-il être à ce point insensible? Ce que j’avais vécu était bien réel! Je connaissais la vérité! Je ne mentais pas! Je voulais affirmer, déclarer, crier, confirmer, la réalité de ce que j’avais vécu. Pour qui? Surtout pour moi-même. J’avais besoin de dire la vérité.

Deuxièmement, par devoir. J’avais été témoin d’un crime. Comment puis-je être cohérente envers mes principes si je ne dénonce pas? Comment me regarder dans le miroir et être fière de moi si je cache un crime? La justice est une des valeurs qui guide ma vie, que je veux mettre de l’avant, cela est pour moi incontournable. Ne pas porter plainte, ça aurait été d’aller à l’encontre de ce que je suis, de ce que je prône. Je devais aider la justice et être honnête. J’avais été témoin d’un acte criminel. Il était de mon devoir de le dire.

Troisièmement, pour me libérer. Redonner à l’agresseur ce qui lui appartient. Enlever cette culpabilité que je m’étais attribuée. Peu importe où cela était pour aboutir, j’avais besoin qu’on me confirme que ce n’était pas de ma faute, que c’était lui le coupable. Probablement que je n’avais pas besoin de ce chemin pour me débarrasser de la culpabilité. Mais pour moi, dénoncer était un acte concret, une action, qui me permettait de me tenir debout, de reprendre mon pouvoir. Je le faisais pour moi, pour personne d’autre. Et pour lui. Pour lui donner ce qui lui appartient depuis cette nuit-là.

Mais surtout, par respect pour moi-même. Ce que j’avais vécu, c’était grave. Il n’avait pas le droit de me faire ça. Je suis un être humain et je suis importante. C’était une question de dignité. Je devais me démontrer à moi-même que je vaux quelque chose. Je ne devais plus rester dans cet état de défaite, dans cette situation de victime, dans ce sentiment d’humiliation. Je ne méritais pas ce qui m’est arrivé. Il n’avait aucune excuse. Par amour pour moi-même, je devais porter plainte.

C’est fou quand même, 20 ans plus tard.

Pourquoi ne pas avoir dénoncé avant? La question qui tue…

Pour plusieurs raisons :

J’étais sous le choc.

J’ai essayé de demander de l’aide et ça n’a pas marché. On doutait de moi. On a insinué que j’étais en partie responsable. Je n’en ai plus parlé à personne.

Je considérais que j’avais fait une gaffe. Une grosse gaffe. Je lui avais fait confiance. J’avais accepté qu’il vienne chez moi, j’avais cru à ses promesses…

J’étais persuadée que je ne pouvais rien faire. C’était sa parole contre la mienne. Il ne me restait qu’une option, oublier. Ne plus y penser.

Avec les années, on enfoui le souvenir très loin. Mais les émotions restent : la peur, la colère et surtout, l’immense tristesse. On ne sait plus trop pourquoi on se sent comme ça. On sait que c’est relié à quelque chose, ce mal-être terrible, mais on n’ose pas aller fouiller. On sait que ça fera trop mal.

Et vient un jour où on retrouve. C’est l’explosion. Ce mélange de douleur et de libération.

Est-ce que je regrette de ne pas avoir dénoncé avant? Malheureusement, oui… Mais je sais que je ne pouvais pas. Je m’en sentais incapable. Pour moi, c’était tout simplement inconcevable, impossible. Je dois me pardonner d’avoir attendu si longtemps.

Et puis, probablement que 20 ans plus tard, c’était le bon moment. Je me sentais suffisamment forte et outillée pour le faire. Ma vie est stable, je suis en sécurité, aimée, valorisée. Je savais que j’avancerais dans un chemin périlleux, mais j’étais bien entourée. Je pouvais enfin aider la jeune femme de 19 ans qui était trop brisée pour porter plainte.

C’est arrivé le 24 janvier 1998.
Le 12 décembre 2017, je pouvais enfin le faire.

« Mieux vaut allumer une chandelle que de maudire l’obscurité. » Confucius

Pourquoi la honte?

C’est fort. C’est brutal. C’est inscrit dans mes cellules. J’ai honte…

Même si je sais, que je comprends, que je lui ai redonné ce qui lui appartient, j’ai encore honte…

La honte ne partira peut-être jamais. Je l’oubli par moment, mais soudain, sans m’y attendre, elle revient, elle m’envahie, elle me tient.

Pourquoi le viol fait-il honte?

Parce que nous sommes dans cette société, cette culture, qui nous suggère la honte. On nous apprend à assumer, à prendre notre part de responsabilité, à ne pas se plaindre si on n’a pas été prudente. On fait ça pour tout. On fait ça aussi quand on se fait violer.

La honte est associée à la sexualité, surtout féminine. Être femme, libre, c’est ressentir sur soi le poids du jugement. La honte du corps, la honte des gestes, la honte des désirs et des pulsions. Le viol est une expérience dégoûtante, c’est un moment à oublier mais qu’on ne peut pas, c’est cette fois où on a été victime, où on a vu son propre corps vivre ça. Quelle honte…

Encore aujourd’hui, quand des images me viennent à l’esprit, je me prends la tête à deux mains. Parce que j’ai honte…

Ce n’est pas logique, ce n’est pas rationnel, la honte est une émotion qui ne se contrôle pas, qui m’a pris d’assaut pendant que je vivais l’horreur et que je ne pouvais rien faire… rien faire… et que je devais attendre. Quelle honte…

J’ai honte d’avoir refoulé ce souvenir, de n’avoir rien dit, de l’avoir cru et d’avoir mis son geste sur ma faute, de ne pas m’être révoltée, de ne pas avoir appelé la police, d’avoir fermé ma gueule et de l’avoir laissé vivre sa vie en paix. Je l’ai laissé filer. Libre comme l’air. Quelle honte…

Cette honte qui m’a empêché de parler. Qui a fait que j’ai tout refoulé. Ce souvenir honteux qu’on veut taire à tout prix, surtout à soi-même.

J’ai honte de tomber 20 ans plus tard, d’être hantée par un souvenir si lointain, de me battre contre moi-même pour garder la tête hors de l’eau. J’ai laissé tomber mon travail, mes projets, mes responsabilités, à cause d’un événement qui appartient au passé. J’ai mis à l’envers les gens que j’aime, je les ai dérangé avec mes histoires, je me répète sans cesse, je me mets en colère pour des riens, je pleure sans pouvoir m’arrêter. J’ai 39 ans et j’ai l‘impression d’être une enfant. Quelle honte…

Est-ce que lui, il a honte? Pourtant, c’est à lui qu’elle appartient cette émotion destructrice, cette sensation d’engourdissement, cette lourdeur de l’esprit, cette envie de rentrer sous terre, ce désir de devenir invisible. Mais lui, il semblait si fier, si glorieux, parce qu’il avait atteint son but. J’étais tombée dans son piège. Comment peut-il avoir honte alors qu’il en sortait gagnant? Il avait gagné. Quelle honte…

On me dit que je ne devrais pas avoir honte. Je sais… Je sais. Mais c’est plus fort que moi. Peut-être qu’un jour, ce sera différent. Le fait de m’exprimer aide énormément. Quand je parle, j’ai le sentiment de défier la honte. Si je suis capable d’en parler, c’est parce que je n’ai plus honte, non? Quand j’écris, j’ai l’impression de cracher ma honte. Je tente de la sortir de moi, de l’expulser pour de bon. Je me convaincs, tranquillement, que je n’ai pas honte.

La honte est entrée en moi ce soir-là. Elle m’habite depuis. Comment voulez-vous que je la repousse du jour au lendemain? Cela fait des années qu’elle fait partie de la perception que j’aie de moi-même. La combattre, c’est un travail qui demande de la patience, de l’endurance, de la persistance. Car lorsqu’on pense avoir réussi, on fait face à l’échec, encore, en plein milieu de la nuit ou pendant qu’on rigole. Pour rien, comme ça, la honte se pointe le bout du nez et on replonge dans la douleur.

J’ai peur. Qu’on ne pense qu’à ça quand on pense à moi. D’avoir cette étiquette peu flatteuse, d’être celle à qui c’est arrivé. J’ai peur pour ma dignité. Je voudrais que ce ne soit jamais arrivé, mais je ne peux plus le cacher. J’ai fait semblant pendant tout ce temps, pendant que ça me détruisait de l’intérieur. Je ne peux plus l’enterrer. Je dois l’accepter et vivre avec cela pour le restant de mes jours. Cela fait partie de mon histoire, bien malgré moi. Quelle honte…

Je dois apprivoiser cette honte. La consoler lorsqu’elle pleure. Je dois apprendre à vivre avec elle. Maintenant que je sais d’où elle provient, maintenant que je l’ai replacée dans son nid, elle deviendra, avec le temps, moins bruyante, moins envahissante. Et peut-être qu’un jour elle s’envolera.

Le cœur doit être si léger sans la honte…

Agression sexuelle : quoi dire à une victime?

« Tu as tout ce que tu désires, la belle vie! »

« Pense à tes enfants, ils sont ta richesse! Ils ont besoin de toi… »

« Pense à autre chose! Change-toi les idées! »

« C’est du passé… »

Ces paroles sont sincères et remplies de bonnes intentions, mais malheureusement, elles ne sont pas très aidantes pour une victime d’agression sexuelle. Rassurez-vous, je n’ai aucune colère lorsque j’entends ces conseils. Au contraire, je sais à quel point il doit être difficile de trouver les mots. Je suis reconnaissante envers toutes ces personnes qui m’ont aidée, écoutée et surtout, qui n’ont jamais douté.

Je me suis posée la question : quelles sont les paroles qui m’ont le plus réconfortées? Car souvent, les gens ne savent pas à quel point une simple phrase peut tout changer.

Premièrement, croire. Ne pas douter. Je me souviens lorsque ma belle-sœur m’a serré dans ses bras, sans attendre, sans que je n’aie eu à en dire davantage.

S’il m’a fallu 20 ans pour parler, c’est qu’il était trop difficile de prendre le risque et de voir le doute dans un regard ou de l’entendre dans une parole. Ce qui m’est malheureusement arrivé le lendemain du viol. J’ai tendu la main à un ami, j’avais besoin d’aide. Mais il a douté. Il n’a pas su comment faire, j’imagine. Il a insinué que j’avais ma part de responsabilité. Je me suis refermée complètement. Je vous en supplie, ne doutez jamais. Les dommages sont épouvantables. Le sentiment de culpabilité transforme la victime en complice. Et elle peut rester dans cette prison à jamais.

Lorsque j’ai décidé de parler, 20 ans plus tard, j’avais si peur d’entendre encore ce doute. Mais lorsque j’ai entendu le soutien des gens que j’aime, la libération a pu être possible.

Admirez sa force! Parler prend beaucoup de courage. Vous ne vous doutez pas à quel point il est difficile pour la victime de raconter son agression, elle est devant vous complètement vulnérable. Dites-lui que vous l’admirez, qu’elle est courageuse, qu’elle est forte. La victime doit reprendre son pouvoir. Car c’est bien de cela  dont il est question, l’agression sexuelle est une lutte de pouvoir. Quelqu’un a utilisé son pouvoir et la victime a subi le traumatisme de l’impuissance. C’est un sentiment horrible qui empoisonne l’estime de soi.

Écoutez. Il est normal que la personne qui se confie parle sans cesse, répète, ressasse les mêmes histoires. C’est qu’elle est en train de faire du ménage et d’accepter l’événement. Elle doit replacer les morceaux, faire du sens, comprendre. Être écouté a été pour moi la plus grande libération. Nul besoin d’essayer de trouver les mots. Écoutez. Même si vous entendez la même chose des centaines de fois. Je me sentais mal de répéter les mêmes choses, mais ma cousine me rassurait « C’est normal, tu en as besoin. Je suis là pour t’écouter.»

Admettez. Nommez. Je me souviens lorsque la question se posait sans cesse dans ma tête « pourquoi il m’a fait ça? » J’essayais de comprendre. Et ma psychothérapeute m’a simplement répondu « parce que c’est un violeur. » Point. Elle venait de nommer. Et pour moi, ce fut un poids de moins sur mes épaules. N’ayez pas peur d’admettre et de nommer les choses telles qu’elles sont. « C’est horrible » « C’est épouvantable » « C’est un viol » « C’est insensé » « Il n’avait pas le droit ».

Intéressez-vous à l‘événement. Posez des questions. N’ayez pas peur de le faire. Les questions confirment à la victime que son histoire a de l’importance pour vous. « Tu le connaissais? » « As-tu eu peur? » « Avait-il déjà essayé auparavant? » Évidemment, ne posez pas des questions qui pourraient faire sentir à la personne qu’elle y ait peut-être pour quelque chose « Comment étais-tu habillée? » «  Pourquoi ne l’as-tu pas repoussé plus violemment? » Les questions empreintes de jugement sont à proscrire. Mais sinon, moi je n’attendais que cela, qu’on me pose des questions. Car j’avais toutes les réponses.

Soyez en colère! Cela peut sembler étrange, mais pour moi c’était la plus grande preuve d’empathie. Probablement parce que j’ai refoulé cette colère et que je ne me donnais pas le droit de l’exprimer. Entendre ma sœur qui exprimait son dégoût pour cet homme qui m’a violée, pour moi cela équivalait à un gros câlin qui réconforte. Redonnez à l’agresseur sa culpabilité. De cette façon, vous libérez la victime.

Dites que vous êtes là. Il est normal de ne pas savoir quoi faire, quoi dire, nous avons tous nos forces et nos faiblesses. Chaque personne autour de moi m’a apportée quelque chose d’extraordinaire, de différent et d’essentiel. Mon conjoint n’est pas doué dans les conseils et il le sait, mais il a été parfait pour me soutenir. Jamais il ne m’a fait sentir mal parce qu’un soir je ne pouvais m’occuper des enfants ou que j’avais une humeur exécrable.  Soyez disponible pour offrir votre aide, quelle qu’elle soit. Dites simplement que vous êtes là.

Assurez-vous que la personne ait de l’aide. « Tu vois un médecin? » « Tu consultes un psychologue? » « Tu veux porter plainte? Je peux t’aider… » Être victime d’une agression sexuelle, c’est grave. Vraiment. Ne laissez pas la personne seule. Elle a besoin d’aide. Ne sous-estimez pas les dommages.  La personne doit être entourée… elle a besoin d’être sauvée. Si vous connaissez des ressources qui pourraient lui venir en aide, écrivez-les sur un papier et donnez-le lui, même si elle dit qu’elle n’en a pas besoin. Car peut-être que plus tard, ce petit papier l’aidera plus que vous ne le croyiez.

Ne restez pas seul. N’hésitez pas à aller chercher de l’aide et demander de l’information. Aider une victime peut être lourd et il est normal que vous vous sentiez démunis faire à cette situation. Ma sœur n’a pas hésité à appeler le regroupement des CALACS et le CAVAC. Ils sauront vous donner les conseils appropriés pour mieux guider cette personne qui vous est chère. Confiez-vous aussi à quelqu’un de confiance. Recevoir un tel cri du cœur est bouleversant et est une expérience marquante. Vous avez sûrement besoin vous aussi de vous confier.

Une victime d’agression sexuelle ne veut pas qu’on ait pitié d’elle. Avoir été victime, ce n’est pas avoir été faible, c’est avoir vécu une injustice. La pitié ne fait que renforcer la honte.

Une victime d’agression sexuelle ne peut pas simplement se changer les idées, penser à autre chose ou se concentrer sur le présent. Cela viendra, mais d’abord, elle doit guérir. Et cela peut prendre du temps.

Continuez à l’aimer et dites-le lui! Car si elle vous  a choisi pour se confier ou pour demander de l’aide, c’est que vous êtes vraiment très important.e pour elle! C’est que vous êtes une personne de confiance, une personne extraordinaire!

 

Le choc

Ce que je vis… j’ai peine à y croire moi-même.J’ai avancé dans la vie, années après années… comme une grande.J’ai avancé dans la vie, j’ai nagé, j’ai tenu bon, j’ai tout fait pour ne pas couler.

Surtout, ne pas regarder en arrière, ne pas regarder en arrière…

J’ai voulu fuir ce passé. Ce passé dont j’ai si honte. Ce passé qui me révolte. Ce mélange d’humiliation et de colère, de sentiment d’injustice. Je détestais tant cette période de ma vie, je détestais ce que j’avais été, ce qu’on m’avait fait… sans vraiment comprendre, en pensant comprendre, en sachant très bien qu’un jour ou l’autre, je devrais m’arrêter et regarder enfin, faire face à cette tache sur ma vie qui m’empoisonne l’esprit.

Et j’avais peur. Peur que ce passé ne me rattrape, que cela détruise tout ce que j’ai construit. Si les gens autour de moi savaient, ils ne me verraient plus de la même façon! Au fond, ils ne me connaissent pas tant que ça… ils ne me connaissent pas dutout. Je leur cache une partie de moi, une vérité de ce que je suis, l’essentiel de mon être. Je me cache, j’essaie d’être quelqu’un d’autre… je veux qu’on m’aime.

Ce que je vis est indescriptible.

Octobre 2017. J’entends parler du mouvement #moiaussi. Il y a les accusations envers Gilbert Rozon. Les témoignages me bouleversent. Je lis sur le sujet, les médias ne parlent que de cela, je suis complètement à l’envers. Qu’est-ce qui se passe avec moi? Pourquoi ces émotions qui m’envahissent, comme si cela me concernait? Pour qui je me prends? Je m’invente des histoires? Qu’est-ce que j’ai?

Jour après jour, j’ai la gorge nouée. Ça monte en moi. La tristesse, la honte, la colère… Et ce passé. Ce passé que je déteste, que je voudrais tellement effacer de ma vie! Ce passé qui me remplit de honte!!! Ça suffit… qu’est-ce qui se passe? Et si tout cela n’était pas de ma faute… Et si finalement, j’avais été victime? On parle des émotions vécue par ces victimes… et on dirait qu’on parle de moi! Est-ce que je suis folle?

Mes journaux intimes… preuve de l’existence de ce passé. Ces journaux que j’ai tant voulu jeter, brûler, déchirer! Ces journaux qui me rappelaient cette période de ma vie que je voulais effacer. Je me suis toujours retenu, à la dernière minute, de m’en débarrasser. Plonger. Je dois plonger. Je suis assez forte maintenant pour le faire. Je dois enfin faire la paix avec moi-même…

Jour après jour, je lis. Ça me fait du bien. Ça me réconforte. J’étais une amoureuse, j’étais jeune, j’étais libre. Finalement, j’ai été sévère avec moi! Pourquoi avais-je cette image si négative de moi-même? Et oui, j’ai eu des déceptions avec des garçons, souvent! Mais ils n’étaient pas si épouvantables… certains m’ont menti, c’est vrai. Parfois j’aimais et on ne m’aimait pas, parfois on m’aimait et moi je n’aimais pas… La jeunesse quoi! Faire la paix avec ce passé, comme cela fait du bien à mon âme! Pourquoi ai-je attendu si longtemps?

J’ai lu la majorité des journaux de cette époque. J’étais vers la fin. Je lisais moins. L’essentiel était lu. J’avais renoué avec ce passé, j’avais travaillé à me pardonner. Je suis assise dans ma garde-robe, avec ce journal entre les mains, et je continu la lecture, pour le plaisir, en sachant que cette période est presque terminée.

Et je tombe sur cette page. Les premiers mots… les premières phrases…

J’ai eu une réaction physique! L’air est entré dans mes poumons avec violence! Comme si le souvenir venait d’entrer dans mon corps! Et ces mots que je ne cessais de répéter à haute voix, seule dans ma chambre : « Comment j’ai pu oublier ça? Comment j’ai pu oublier ça? » Mes mains tremblent, j’ai peine à respirer, je suis étourdie…

Comment ai-je pu oublier que j’ai été violée? Lui… c’est lui! Mon monstre c’est lui! Comment j’ai pu oublier ça? C’est impossible d’avoir oublié ça! Et tout revient… les émotions, les images… Comment peut-on oublier un souvenir aussi horrible? Moi qui a une excellente mémoire, qui s’est toujours donné comme mandat de ne pas oublier mes souvenirs! Comment j’ai pu effacer ça… mais finalement, je n’ai jamais effacé. C’était là, à l’intérieur de moi, et soudainement, tout a jailli, comme une explosion, comme une marmite qui déborde, comme une urgence de se libérer.

Le choc post-traumatique. Les images, les cauchemars, les sueurs froides, la panique, l’incapacité d’être en public, les difficultés de concentration, les tremblements, la perte d’appétit, la tristesse profonde. Et pourtant, l’événement date d’il y a 20 ans.

À l’époque, j’avais tremblé le lendemain. J’étais en état de choc. Il m’avait violée, je le détestais, j’avais peur, j’avais besoin d’aide. Mais je ne pouvais rien faire. Il avait gagné. Il avait déjà commencé à raconter un mensonge sur ce qui s’était passé. J’étais foutu. C’était de ma faute. C’était moi la conne. J’ai mérité ce qui est arrivé. « Ta gueule » que je me disais. Et j’ai refoulé le souvenir. Ne plus y penser, c’est la seule façon de s’en sortir, la seule. Effacer cela de ma vie. Ne plus jamais lui parler. Ne plus jamais m’en rappeler.

Et j’ai construit un mur.

Ce mur que j’ai fui. Lorsque je me retournais, je voyais ce mur que je détestais, ce mur qui entourait cette période de ma vie. Ce mur sur lequel il était écrit le mot « salope ». Et J’ai cru à cela, pendant 20 ans. Mon estime de moi-même était entachée de ce mot. Ce n’était pas une impression, c’était une conviction. Un jour, je devrais me pardonner d’avoir été une salope.

Le mur est tombé. Le souvenir est remonté. Jour après jour, de nouvelles images, des paroles, des sensations, des émotions. Mon corps envahit par le souvenir, sans cesse. Une libération, car enfin, je comprenais tout. Tout! Je comprenais ce que j’avais trainé avec moi depuis cette époque, je comprenais le sentiment d’injustice qui m’habitait, j’ai compris cette honte qui m’empêchait d’être complètement heureuse, j’ai mis le doigt sur le problème. Le problème avait une date, un nom, un visage. Enfin, c’est revenu. Je n’étais pas folle. Je savais qu’il y avait quelque chose… je savais que quelque chose s’était passé…

Et ce souvenir clair… clair comme aucun souvenir… avant de partir, de quitter ma chambre, il a voulu planter un dernier couteau… « T’es vraiment une salope ».

L’estampe était faite.

Ce que je vis en ce moment est indescriptible. Le souvenir est maintenant presque complet. Le casse-tête se reconstruit, jour après jour. Sans les demander, sans les chercher, les morceaux jaillissent dans ma mémoire, reprennent leur place. Quand cela arrive, ça me fait mal, car l’émotion associée remonte aussi en même temps.

J’ai autour de moi des gens formidables. Qui m’appuient, m’aident et surtout, me croient. Enfin. À l’époque, je n’ai rien dit car j’étais persuadée qu’on ne me croirait pas. Parfois, ce sentiment me hante encore. Mais lorsqu’on me dit « je te crois », la blessure est moins douloureuse à supporter. Enfin, je peux me libérer.

Et ce besoin de justice. Ce besoin qui hurle, qui hurle depuis 20 ans, enfin, je le comprends! Alors, je me suis levée et j’ai porté plainte. Je sais ce que j’ai vécu. Je sais ce qu’il a fait. Il avait tout prévu. Il a été cruel. Ce n’était pas de la sexualité, c’était de la violence. Il a voulu me détruire.

Je vais me battre pour cette jeune de 19 ans qui ne pouvait rien faire, qui était détruite, impuissante. Je vais la prendre par la main et je vais lui rendre justice. Rien ne pourra me faire  reculer.

Je vais guérir.

La honte va lui revenir. Elle ne m’appartiendra plus.

Je n’étais pas une salope. C’est lui le salaud.

Libérer la parole

Merci à ma nouvelle amie Anya de me donner le courage de partager…

« …au fur et à mesure que nous laissons briller notre propre lumière, nous donnons inconsciemment aux autres la permission de faire de même. En nous libérant de notre propre peur, notre présence libère automatiquement les autres. » (Neslon Mandela, 10 mai 1994)

N’ayons pas peur des mots. Car ils peuvent nous libérer. Parfois, ils nous font trop peur. C’est ce qui m’est arrivé. Lors du mouvement #moiaussi, j’ai compris que peut-être, enfin, je pouvais mettre un mot. Je n’avais plus à avoir honte.

Il y a le mot viol. Enfin, le dire. L’admettre. Ce mot que je n’ai jamais osé utiliser lorsque cela est arrivé. Parce que je me sentais trop coupable. J’étais en partie responsable. Je n’avais pas été prudente. Depuis 20 ans, ce mot me révolte. Il fait vibrer en moi une colère indescriptible. Mais jamais je ne m’étais permise de l’utiliser pour moi. Comme si je n’y avais pas droit. Moi, c’était différent. C’était de ma faute.

Il y a le mot salope. Parce qu’il me l’a balancé avant de partir pour mettre la faute sur moi, pour me détruire, pour que je me taise. Il a joué avec cette peur qu’ont les filles qui vivent leur sexualité, qui ont peur de ce que l’on pense d’elles. Ce sentiment de honte, le regard des autres, son propre regard. Et lui, il a parfaitement saisi l’occasion pour utiliser ce mot. Ce mot que j’ai traîné en moi pendant 20 ans. Ce mot qui pourtant, ne m’appartenait pas.

Il y a le mot traumatisme. Parce que c’est ce que j’ai vécu. Parce que je dois me battre encore. Mon cerveau m’a protégé tant bien que mal. Mon corps s’est rappelé de l’événement pendant toutes ces années. 20 ans plus tard, je suis tombée en choc post-traumatique. Je me suis mise à lire sur le sujet pour comprendre. La femme rationnelle et intellectuelle que je suis devait mettre un mot. Sortir de cette folie, ce tourbillon d’émotions, ce mal physique qui empoisonne.

J’ai décidé de faire ce site pour nommer les choses, telles qu’elles sont. Pour parler de mon expérience, partager mes connaissances et peut-être, sait-on jamais, aider certaines à se libérer et avancer dans ce chemin encore si tabou.

Ne plus jamais se taire. Voilà l’essentiel.