La tentative

Il y a de plus en plus de ces journées, celles où l’on revient dans le présent. Enfin…
Quel tourbillon que cette horreur! Pourquoi vivre une chute de cette ampleur?
Respirer, trouver l’énergie, revenir dans la réalité, oublier le passé.
Finalement, peut-être que tout cela est terminé? Non, je le sais…

J’ai décidé d’accepter ces émotions qui arrivent subitement, irrationnellement.
J’ai décidé de les ressentir lorsqu’elles veulent sortir. J’ai décidé de baisser les bras, je crois.

Un moment nécessaire, une pause essentielle, un arrêt pour mieux avancer.
Le jour, c’est plus facile. Je m’accroche à ce que j’ai, aux gens que j’aime.
La nuit, c’est différent. Je me réveille avec ces terribles sentiments. Mais je sais, tout cela est normal. Je dois l’accepter maintenant.

L’autre jour, j’ai dit à ma fille « Je vais bien, tu ne trouves pas? Peut-être que finalement, j’aurais pu commencer la rentrée! »
Et elle m’a répondu aussitôt : « Maman, tu oublies vendredi dernier, tu as passé la journée couchée… et mardi, quand tu as appelé papa parce que tu étais en voiture et que tu n’arrivais plus à conduire… »
Oui, la réalité, on a tendance à l’oublier vite. Quand les belles journées se pointent le bout du nez, on croit que tout est terminé, qu’on est enfin guérie! Me donner le temps, c’est ce que je dois faire.

Il est surprenant de réaliser à quel point le corps doit se débarrasser des émotions refoulées. Et ce ne sont pas que les émotions vécues lors du trauma, mais celles qui nous ont suivi pendant toutes ces années. Ces nuits où je me réveillais, pensant que je devenais folle. Ces virées interminables dans les transports en commun où je devais gérer mon anxiété. Ces soirées, seule, à regarder la télévision avec la tristesse profonde comme je ne l’ai jamais vécue. Toutes ces émotions reliées au trauma, toutes ces sensations corporelles figées en moi, je dois les laisser m’envahir pour enfin, m’en débarrasser. Je dois les affronter.

J’accepte. J’accepte que ce soit arrivé. Je n’ai pas vraiment le choix.  Je dis cela aujourd’hui en sachant que demain, je ne l’accepterai peut-être pas. Et ça aussi je l’accepte.

J’accepte de m’en vouloir. J’accepte d’être parfois ridicule. J’accepte d’être impulsive et irrationnelle. J’accepte d’être complètement à côté de moi-même. J’accepte cette perte de contrôle incontrôlable… J’accepte d’être incapable de l’accepter…

J’accepte de replacer cela dans ma vie, même si j’ai fait tant d’efforts pour l’effacer et que j’avais réussi. Enfin, c’est ce que je croyais. J’accepte que cet événement ait modifié mon chemin. Parce que, au final, je suis exactement là où je voulais être.

J’accepte surtout le fait d’avoir été forte. Oui, aujourd’hui je tombe, parce que c’est épuisant être forte. Vingt ans à tenir bon, à garder la tête hors de l’eau, à vivre mes émotions en silence, à enfouir cette honte le plus loin possible, à ressentir cette colère tout en se croyant responsable, à tenter le plus possible de retrouver confiance. J’accepte que tout cela ait fait partie de ma vie… je n’ai pas le choix. Je le sais maintenant, j’ai passé vingt ans à ne pas l’accepter. Il est temps de voir la vérité en face.

C’est un processus. Aujourd’hui, je vais bien. Demain, ce sera peut-être différent. Mais j’accepte de prendre le temps. J’accepte le processus de guérison.

Guérir ne veut pas dire effacer. Maintenant, ça je le sais. Et je tente de l’accepter…

Survivre

Survivre. Survivre à l’intolérable, à l’inconcevable. Survivre à la douleur sans fin, à la destruction de soi, à l’humiliation suprême. Survivre malgré le froid dans le corps, ce froid de la mort. L’instinct de survie qui surgie, cette force extraordinaire qui nous envahie d’un coup, lorsque nous sommes à notre plus bas. Les larmes qui cessent de tomber, le dos qui se redresse, la tête qui se soulève. Décider consciemment d’oublier. Refuser d’inclure ce moment dans sa vie. Se promettre que plus jamais cela ne se reproduise. Plus jamais! Ne pas tomber, surtout pas à cause de lui! Seule justice possible… ne pas tomber. Se promettre de tout faire pour réussir sa vie, se promettre de tout balayer ce passé, se jurer d’être forte et de ne plus pleurer… ne plus pleurer.

Faire comme si ce n’était jamais arrivé. Chasser les images lorsqu’elles surgissent. Lutter contre une partie de soi qui est brisée. Refuser cette brisure. Refuser cette cassure. La seule façon de ne pas le laisser gagner. La seule façon de crier à l’injustice. Le silence qui hurle la vérité.

Ne plus être la même. Avancer différemment. Vouloir être quelqu’un d’autre. Chercher le bonheur. Ne plus trop savoir comment. Le chercher quand même. Le chercher à l’extérieur de soi. Ne plus vouloir regarder à l’intérieur. Cet intérieur qui tue. Cet intérieur que je ne voulais plus.

Se nourrir de lecture, d’apprentissage, d’objectifs pour le futur et de phrases positives pour traverser le passage. Vivre dans un monde parallèle, ne pas trop s’affirmer, ne pas voir ce qui fait mal, accepter. Fermer les yeux sur les blessures, sur l’inacceptable, pour ne pas dévier de la route, ne pas perdre de vue l’objectif tant attendu.

S’étourdir pour moins souffrir. Un peu trop souvent. Tout le temps. Ne plus pouvoir faire autrement. Lutter contre cette anxiété qui fait partie de soi. Se sentir responsable d’être incapable de la chasser. Trouver des moyens, tant bien que mal, pour calmer ces moments de panique, ce sentiment de n’être rien, d’être vide, d’être pathétique. Ne pas être en mesure de s’aimer, de retrouver cette confiance jadis présente. L’attendre, en vain.

Contrôler ses émotions. Ne pas vouloir les ressentir. Ne pas les montrer. Avoir l’habitude de les cacher. Cette douleur qu’on a mis tant de mal à refouler. Ravaler ses larmes, toujours. Ne pas révéler sa faiblesse. Pour se protéger. Pour continuer d’être forte. Pour ne pas tomber. Être fidèle à sa promesse. Ne pas écouter sa colère. Ne pas entendre sa tristesse. Faire semblant qu’on n’a pas peur. Faire semblant, tellement.

Garder l’objectif en tête. Toujours chercher à l’extérieur de soi ce qui guérira. Avoir des victoires, sourire de nouveau, s’aimer un peu, dans un regard de tendresse, qui nous fait peur sans le vouloir. La méfiance qui nous suit, malheureusement. Qui prend du temps à s’évanouir. Une lutte sans fin.

Effacer le passé, enfin. Avoir réussi à mettre un mur. Atteindre l’objectif après tout ce temps. Regarder le ciel et être cent fois reconnaissante. Avoir l’impression de ne pas mériter tout cela. Se considérer la plus chanceuse du monde. Aimer sa vie, finalement. Ne pas regarder derrière. Ce passé qui nous lève le cœur. Se dire qu’un jour, peut-être, on s’occupera de ça, quand sonnera l’heure. Pas maintenant. Profiter du bonheur. Cette merveilleuse douceur.

Et un jour, décider consciemment de se souvenir. Briser le mur, subir le choc, tomber dans le gouffre, souffrir à nouveau. Et vouloir guérir. Réparer, enfin, son intérieur. Laisser jaillir les émotions si longtemps maîtrisées. Pour ne plus avoir à survivre. Pour pouvoir, enfin, vivre.

Flashback

Ils sont incontrôlables. D’une douleur innommable. Pendant certaines périodes, ils me laissent tranquille. Mais ils reviennent. Les flashbacks viennent me hanter, la nuit, le jour…

Pendant le trauma, le souvenir éclate en morceaux. Trop douloureux, trop insensé, trop honteux. Les images s’en vont dans la mémoire, mais pas avec les autres souvenirs. Le trauma a une place particulière dans le cerveau, parce qu’il est trop chargé d’émotions.

Ces brides de souvenir remontent parfois à la surface et, comme mécanisme de défense, on ignore, on ne veut pas voir, cela fait trop mal. On fait comme si cela n’était jamais arrivé. C’est la seule justice possible. Ne pas être affecté. Continuer sa vie et tout faire pour réaliser ses rêves. La seule option, si on ne veut pas se jeter en bas d’un pont. On appelle cela le refoulement. Le cerveau agit ainsi pour notre survie psychologique.

Mais les images remontent, lorsqu’on devient vulnérable devant quelqu’un. Parce que lors de mon trauma, c’est ce qui s’est passé. On m’a menti, manipulé, pour ensuite me violer. Alors, je suis devenue méfiante, angoissée lorsqu’on me disait des mots doux, toujours peur de me faire prendre dans un piège, qu’on me fasse violence, qu’on m’humilie. Les images, on les met loin dans son âme, mais les émotions restent toujours. C’est ce qu’on appelle les flashbacks émotifs.

Il y a aussi les flashbacks auditifs. Les mots entendus restent en nous, comme une voix toujours présente qui nous tue. Avec les années, on vient qu’à croire que ces paroles, c’est nous qui les pensons. Cette voix, c’est la nôtre. On croit cela parce que les images on ne les a plus, enfouies trop loin, inatteignables et silencieuses. Lorsqu’on entend un mot, on frissonne, on se sent mal, on devient faible. Comme si on cachait quelque chose aux autres, et surtout à soi-même. Dans mon cas, le mot « salope » est devenue une plaie ouverte. Je l’avais de travers dans la gorge, comme si je pensais cela de moi-même. Et pourtant…

Il y a des moments précis où les flashbacks visuels remontaient, surtout dans les premières années. Durant les relations sexuelles, évidemment. Je figeais, car j’avais peur (flashback émotif) et parce que je voyais des images. Je ne voulais pas les voir! Mais elles revenaient à chaque fois. Je trouvais intolérable de voir mon corps bouger, d’entendre l’autre respirer. J’angoissais, littéralement. Et je m’en voulais de réagir ainsi. Mais pour moi, le désir, c’était devenu impossible. Je me sentais complètement vulnérable. Et surtout, lorsqu’on me regardait avec envie, ça me faisait trembler, bien malgré moi.

Les flashbacks remontent aussi dans les cauchemars. Mais ce sont des cauchemars particuliers, car ils semblent réels, ils sont sensoriels, on est persuadé d’être éveillé. On se réveille avec la panique extrême. Les maux de tête, les maux de cœur, les tremblements. Parfois, je croyais que je virais folle. Cela me faisait très peur. Au moins, maintenant, je comprends le phénomène. Je me réveille encore en panique avec les flashbacks visuels et émotifs, mais au moins, je sais. Rien n’est plus horrible que de ne pas comprendre.

La différence entre un souvenir « normal » et un souvenir traumatique, ce sont justement ces émotions incontrôlables qui nous empoisonnent. On s’empêche de faire certaines choses, on fuit certains sujets, on a peur lorsqu’on entend un mot, on tremble lorsqu’on voit une image à la télévision, on sait que quelque chose ne va pas, on ne comprend pas. Je savais pertinemment que je devais réparer quelque chose et je savais que ce « quelque chose » était dans cette époque précise de ma vie. D’ailleurs, le souvenir traumatique laisse des perceptions de soi. Dans mon cas, cette perception englobait une période de ma vie. Je savais que c’était là que se trouvait ma réponse. Mais plonger, cela fait extrêmement peur. Alors on attend, on attend…

Il y a ce qu’on appelle des « éléments déclencheurs ». Ceux-ci réveillent le traumatisme. Dans mon cas, le mouvement #moiaussi m’a complètement bouleversée. Je me suis mise à avoir des réactions physiques, de la tristesse profonde et la peur m’envahissait à tout moment. Le soir, je m’enfermais dans ma chambre très tôt. Je ne mangeais plus. Je ne ressentais plus la faim, aucunement. La nuit, je me réveillais en sueur. Je faisais de l’insomnie et des cauchemars sans cesse! Dormir était devenu douloureux car je me réveillais toujours en panique. Je savais que quelque chose se passait. Et les gens autour de moi le voyaient. Que trop bien même. J’étais absente. Je faisais le saut à rien. Mon corps était en alerte constamment.

Et lorsque les flashbacks visuels se mettent à remonter à la surface, ce que l’on ressent est paradoxal. Cela me faisait extrêmement souffrir, mais en même temps, je ressentais une délivrance. Enfin, je comprenais. Enfin, tout était clair. Et les flashbacks visuels sont particuliers, ce ne sont pas comme des souvenirs « normaux » que l’on va cueillir. Ce sont des souvenirs qui ont toujours été là, mais derrière un brouillard. Enfin, on lève le voile sur ce qui nous hante depuis si longtemps. Et tout se place… le sensoriel, l’auditif, le visuel, l’émotif…

Cette colère qui me rongeait, enfin, je la comprenais. Je ne peux expliquer à quel point c’est libérateur. Car pendant tout ce temps, je croyais que ce qui me hantait était quelque chose que MOI j’avais fait. Je croyais être coupable de quelque chose, j’avais la honte qui me suivait, j’avais peur de ce que j’allais découvrir sur moi-même! Et là, je découvrais une horreur, évidemment, mais en même temps, je comprenais que ce n’était pas de ma faute. Cette faute qu’il avait mise sur moi avant de partir. Cette faute que j’ai prise sur moi le lendemain quand on n’a pas voulu m’aider.

Il y a des jours où mon corps et ma tête ont 19 ans. C’est hallucinant. Je tremble, je pleure, j’ai mal. Et pourtant, cela fait 20 ans. Voilà la plus grande différence entre un souvenir « normal » et un souvenir traumatique. Ce dernier est dans le corps. Le temps n’a aucune importance. Le temps n’existe pas. La mémoire est dans chacune de nos cellules. On n’y peut rien. On ne peut pas simplement « se changer les idées ». Il est là le problème. Ces images violentes, humiliantes et terrifiantes me font sentir comme si j’y étais. On revit le traumatisme encore et encore. Et la panique envahie le corps. Les flashbacks ne se contrôlent pas. Et c’est très souffrant, croyez-moi.

Réparer

Une personne m’a dit dernièrement : « Répète ceci : je perds le contrôle et c’est correct. »
Oui. C’est tellement ça. Accepter d’avoir perdu le contrôle.
Accepter de replonger dans les émotions.
Accepter de ne plus être en mesure d’être l’enseignante que j’aime tant être.
Accepter de verser des larmes alors que normalement, je sais si bien me retenir.
Accepter d’avoir de la colère en moi. Me pardonner d’être envahie par elle, parfois.
Accepter que cette année, ma vie soit entre parenthèses.
Accepter d’avoir ces moments où la peur me saisit et ne me lâche pas. La panique me prend le corps et je ne sais plus comment gérer. Accepter de devoir avaler une pilule pour calmer mon système nerveux. La prendre cette pilule. Arrêter de lutter.

J’ai vu mon médecin cette semaine. Je ne retourne pas travailler en septembre. Je n’ai rien eu à lui dire, rien à lui demander. Elle a lu le rapport de ma psychothérapeute. J’ai fondu en larmes, bien malgré moi. Je me déteste quand je fais ça. Je lui ai dit : « je m’en veux d’avoir déterré tout ça. » Et elle m’a répondu : « Il fallait bien un jour que tu guérisses. C’est là. C’est maintenant que tu t’en occupes. Et ça peut être long. Tu as lutté contre ça pendant vingt ans. Ça ne se guéri pas du jour au lendemain. »

Aucune question sur mon retour au travail, rien. Et c’est là que j’ai compris. Je dois accepter mon état. Je ne dois pas essayer de le refouler. Je ne peux plus rien cacher, je ne peux plus me taire et surtout, je dois vivre et laisser sortir mes émotions. Celles que j’ai tant ignorées. Celles que je ne voulais pas vivre. Celles qui me faisaient peur, si peur. J’ai tant d’émotions refoulées, si vous saviez…

Je dois réparer cette brisure que j’ai à l’intérieur. Je dois recoller les morceaux, mais pour cela je dois les comprendre, les observer, leur redonner la place qu’il leur convient. Pendant ces vingt années, je n’étais pas malheureuse et désespérée, bien sûr que non! J’ai été forte, j’ai foncé, j’ai tout fait pour réussir ma vie, pour m’accomplir, pour être fière de moi. J’avais des objectifs et j’ai tout fait pour les atteindre! Dès le lendemain du viol, c’est ce que je me suis dit : « Je vaux tellement plus que ça, on tourne la page et on avance… »

Alors, je me suis séparée en deux. Il y a eu la Nat forte et la Nat blessée. La Nat forte a pris le contrôle, elle a dit à la Nat blessée « Tais-toi, je m’occupe de tout, mais tu dois rester cachée, tu ne dois pas parler, parce que si tu parles, tu vas hurler et tout gâcher… laisse-moi tout gérer. »

Mais la Nat blessée se tortillait. Je la sentais qui voulait dire quelque chose. Elle m’empêchait de dormir. Dans le silence, elle se montrait le bout du nez, et ça me faisait souffrir. Je préférais la Nat forte, avec elle j’étais bien, je profitais de ma vie, j’appréciais tout ce que j’avais. J’avançais.

La Nat blessée agissait sur mon corps, créant des angoisses sorties de nulle part. L’automne dernier, elle s’est emparée de tout mon être, je ne pouvais plus faire semblant, je ne pouvais plus fonctionner, la Nat forte était incapable de la contrôler. Impossible. Physiquement impossible.

Depuis, la Nat forte a laissé place à la Nat blessée. Et cette dernière a beaucoup, beaucoup de choses à dire. Elle pleure souvent, elle hurle de rage aussi, elle s’épuise à rien, elle a besoin d’être seule, elle a envie de vivre maintenant. Elle existe. Vingt ans qu’elle existe et que je ne veux pas la voir. Vingt ans qu’elle a tellement de choses à dire mais que je ne veux pas l’entendre. Il est temps d’accepter qu’elle soit là. Il est temps d’accepter de l’écouter. Quand mon médecin m’a signé le papier, que j’ai réalisé que je ne commencerais pas l’année scolaire avec mes élèves, voyant cela comme un échec personnel, j’ai compris.

La Nat forte n’est plus assez forte.
La Nat blessée a besoin d’être aidée.
Je dois cesser de lutter.
La Nat forte a perdu le contrôle, et c’est correct.
La Nat blessée prend toute la place, cela devait arriver un jour, je l’ai toujours su . Enfin, je vais m’en occuper.
Et le plus merveilleux, c’est qu’on me donne le droit de m’en occuper. Alors, moi aussi, je dois me donner le droit…

Un jour, il n’y aura plus la Nat forte et la Nat blessée. Il y aura Nat.

Son crime, ma prison

Qu’on me dise de tourner la page.
Qu’on me dise de laisser aller.
Qu’on me dise de pardonner.
Qu’on me dise d’accepter.
Qu’on me dise de ne plus y penser.
Qu’on me dise de passer à autre chose.
Qu’on me dise de vivre le moment présent.
Qu’on me dise d’être résiliente.
Qu’on me dise que j’ai été forte et que je le suis encore.
Qu’on me dise que lui, il vivra sa peine.
Qu’on me dise que lui, la vie s’en chargera.
Qu’on me dise que je dois maintenant penser à moi.

Tourner la page… alors que c’est écrit partout dans mon livre.
Laisser aller… alors que ça ne cesse de revenir.
Pardonner… alors qu’il n’a jamais regretté.
Accepter… alors que la rage est encore en moi.
Ne plus y penser… alors que l’anxiété me prend n’importe quand.
Passer à autre chose… alors que la vie me rappelle sans cesse ce sujet.
Vivre le moment présent… alors que les images surgissent à tout moment.
Être résiliente… alors que la tristesse est en moi depuis tout ce temps.
Être forte… alors qu’un simple mot peut me démolir.
Penser qu’il vivra sa peine… alors que je le vois encore sourire.
La vie s’en chargera… oui, peut-être, mais ça ne me guéri pas.
Je dois penser à moi… quand je pense à moi, je pense à ça.

Ce dont j’ai besoin? Écrire. Évacuer. Briser le silence dans lequel je suis depuis tant d’années. Raconter. Me libérer. Ne plus me taire. Crier la vérité : il m’a fait ça, il n’avait pas le droit, je ne suis pas rien, ce n’est pas qu’un événement parmi tant d’autres, ce n’est pas qu’un moment à oublier. Il a commis un crime sur moi. Un crime lourd de conséquences.

Ça a changé la perception que j’ai de moi-même.
Ça a fait bifurquer ma vie.
Ça m’a forcé à prendre des décisions.
Ça m’a créé des angoisses pas possibles.
Ça m’a fait faire des insomnies.
Ça a brouillé ma sexualité.
Ça m’a fait faire des cauchemars.
Ça m’a rendu méfiante envers les gens qui disent m’aimer.
Ça a fait naître une colère que j’ai sans cesse refoulée.
Ça m’a fait accepter des choses que je n’aurais jamais dues.
Ça m’a convaincu que je ne valais rien.
Ça m’a fait détester une partie de ma vie.
Ça a fait naître une peur qui me suit encore.
Ça a construit la honte dans tout mon corps.
Ça a fait que je fige lorsqu’une personne change d’attitude.
Ça a fait que le doute est devenu une habitude.
Ça a créé en moi un sentiment de culpabilité terrible,
Ça m’a convaincu que seul le silence était possible,
Ça m’a fait comprendre que demander de l’aide, ça peut blesser.
Ravaler, avancer, se taire, foncer, oublier, même si on est stigmatisé.

Un moment parmi tant d’autres?
Vous croyez?
Le traumatisme est grave. Ce qu’il a fait est grave. Ce n’était pas un accident. C’était planifié. C’était désiré. C’était contre moi. C’était violent. C’était méchant.

J’ai cru longtemps que le problème c’était moi. Que je lui avais inspiré ça. Qu’il m’avait choisi parce que c’est tout ce que je valais. Qu’il m’avait fait ça parce que c’est tout ce que je méritais. Vous imaginez la douleur que j’avais? Penser qu’on y est pour quelque chose, que c’est ce qu’on inspire chez l’autre, qu’on peut être ça dans le regard de quelqu’un, qu’on ne mérite pas d’être respectée… ni d’être aidée.

Parce que mon traumatisme est double.
Il y a celui d’avoir été violée. D’avoir été choisie pour vivre un fantasme pervers.
Il y a celui d’avoir demandé de l’aide, en vain. Entendre qu’on est en partie responsable. Qu’il n’y a rien à faire. La douleur, j’vous dis pas…
Se faire confirmer le pire. Ce crime n’est pas vraiment un crime s’il est commis sur toi…

Et lui, il est protégé. Depuis tout ce temps. Il est protégé alors que moi je suis brisée. Je dois faire des thérapies, prendre des médicaments, expliquer à mes enfants que maman ne va pas bien, m’excuser de mon tempérament à mon conjoint, répondre aux questions indiscrètes pour justifier mon arrêt de travail, remplir des documents, payer des factures, vivre dans l’incertitude de mon aptitude, vais-je encore tomber? Vais-je un jour m’en sortir? On me dit qu’un jour je vais aller mieux… je sais, je suis capable de refouler, j’y suis habituée.

Porter plainte, c’est bien beau, mais après? Qu’est-ce que ça change? Au final? Sauf ravaler encore. Assumer encore. Me taire à nouveau. Le savoir libre comme l’air.

J’aurais envie de crier son nom pour sortir de ma prison,
me libérer ne serait-ce qu’un peu,
crier cette colère, ressentir un soupçon de justice.

Mais je suis gentille moi… je ne chercherai pas à me faire justice moi-même, je ne suis pas comme ça, je ne veux faire de mal à personne, je ne veux pas bouleverser la vie des gens, je vais me taire et vivre avec ma peine, je suis forte, je suis sage, je suis calme, je suis plus mature et intelligente que lui…

Au final, ce crime était parfait, n’est-ce pas Dave?

Les vagues

Je suis rendue à une drôle d’étape. Celle où j’aimerais tourner la page, cela suffit. Celle où j’ai encore besoin de parler, tellement, mais je ne sais plus à qui. Il me semble que j’ai tout dit. Celle où ma souffrance est encore bien présente et j’ai le sentiment que c’est de ma faute. Pourquoi ne suis-je pas capable de passer à autre chose?

Je m’amuse, je vois des amis, je ris. Je m’occupe de mes enfants, ils me rendent heureuse, je suis si chanceuse. Mais dès que le silence s’installe, tout revient. Pathétique. Pourquoi donc…

Je me réveille encore la nuit avec des flashbacks. Ma tête est encore pleine de cette horreur. Je suis vraiment épuisée. J’ai l’impression que c’est parce que je suis une incapable. Je me nourris de phrases positives, je lis des livres pour m’aider à avancer, je veux avoir les pieds dans le présent, cela fait si longtemps, cela n’existe plus, cela est mort. Alors pourquoi est-ce que cela m’empoisonne encore?

J’aimerais retourner travailler, il me semble que cela me changerait les idées. Mais j’ai peur. J’ai peur de réutiliser les mêmes mécanismes de défense que j’utilise depuis toutes ces années. J’ai peur de tout refouler, une fois de plus, et d’avoir encore ce mal silencieux en moi. C’est là où j’en suis. Je ne connais pas ça. Je n’ai jamais vécu ça, guérir. Quand sait-on que c’est le bout? Quand sait-on qu’on ne peut rien faire de plus? Quand sait-on que l’on ne peut aller plus loin dans le chemin? Souvent, je me dis que ma vie sera comme ça, pour toujours. Alors, vaut mieux l’accepter et vivre maintenant. À quoi bon tourner en rond?

Il y a des jours, encore, où rien ne va. J’ai envie de pleurer, de tout abandonner, de m’abandonner. J’ai la tristesse dans le corps, exactement la même, celle que je traîne depuis. La honte m’envahie, la peur m’étourdie, la colère me détruit. J’ai le sentiment que ça ne sera jamais différent, je suis prise là-dedans, je ne sais pas comment m’en débarrasser, c’est peine perdue, je suis foutue. C’est la déprime totale et je me sens vidée. J’ai l’impression que je ne pourrai jamais avancer. J’ai la conviction que je serai toujours cette fille pathétique, que je ne pourrai jamais changer.

Quand je vais un peu mieux, je m’en veux. « Mais quelle conne je suis! Pourquoi je déprime autant? Franchement… Qu’à tourner la page et c’est tout! Rien de plus simple! » Alors je fais volte-face et je n’y pense plus. Tranquillement, la confiance reprend le dessus. Je me sens forte, solide, gagnante. Je pense à ces moments de déprime et je trouve cela ridicule. Rien de plus facile que d’aller mieux! Je ris, je m’amuse, j’ai de l’énergie. Je bouge, je sors, je profite. Et alors je me dis « Bon! Ça va maintenant! C’est terminé! Je suis guérie! »

Et il ne suffit que d’un silence, d’une pensée qui apparaît dans mon esprit, d’une chanson qui me renvoie là-bas, d’une image à la télévision, d’un cauchemar qui me réveille en pleine nuit, n’importe quoi… vraiment n’importe quoi… et je rechute. Comme si mon cerveau me disait « Tu es prise avec ça, pour toujours. Pour toujours… »

Je tente de ramer sur des vagues incontrôlables. Je m’en veux de ne pas avoir le contrôle. Je ne sais pas comment ramer, je n’ai jamais appris. J’ai fait semblant si longtemps. Si longtemps que je ne disais rien. Si longtemps que je me suis cachée. J’étais un fleuve tranquille. J’étais un lac paisible. Mais ce n’était qu’un mensonge. Les vagues étaient bien là, déchaînées, renversantes. J’étais un océan de tempête. Mais je ne laissais rien paraître.

Parfois, je me dis que la solution, elle est là, tout simplement. Faire semblant, comme je l’ai toujours fait. Dire à mon médecin que tout va bien. Retourner dans ma vie. Préparer mes cours, rire avec mes collègues, accueillir mes élèves avec le sourire. Ça, je sais faire. C’est ce qui m’a toujours sauvée. C’est ce qui m’a permis de ne pas me noyer.

Je suis rendue à une drôle d’étape. Je réalise que rien ne sera plus jamais pareil. Je ne crois plus tant à la vraie guérison. Je me dis « tant pis ». Il faut bien vivre sa vie! À quoi bon se faire croire tout plein d’histoires? Celle-ci est la mienne, je ne la changerai pas. Accepte et vis. Reprends tes esprits. Avale tes médicaments et va de l’avant…

Tout le monde a son avis. Moi, je change toujours d’idée. Je ne sais pas vers où naviguer.

Cette peur silencieuse

La peur me tient, la peur me tue…

Depuis quelques semaines, l’anxiété m’envahie. Je me réveille le matin avec l’impression d’avoir bu 5 cafés. Ce n’est pas la première fois que je vis cela. Dans les dernières années, j’ai vécu cela souvent, sans savoir ce que j’avais. J’avais peur que ce soit un virus à mon cœur ou quelque chose comme ça. Ou encore la fatigue, tout simplement, comme un médecin m’avait déjà dit.

Mais dernièrement, je ne suis pas fatiguée, au contraire! Cela fait maintenant presque 8 mois que je ne travaille plus. Alors, la fatigue, on repassera. Mais alors, qu’est-ce que j’ai?

J’en ai parlé à ma psychothérapeute. Je lui ai dit le moment où c’est revenu. « Quelque chose te stressait à ce moment-là? » « Non, aucunement. » Ce qui est étrange, et cela me fait toujours la même chose, c’est que mon cœur se met à faire des siennes, comme ça, pour rien. Ça dure deux, trois semaines, sans arrêt. Et tout à coup, je me rends compte que ça s’est arrêté. Bizarrement. Et c’est pour cela que c’est inquiétant. Il n’y a aucune raison pour que ça commence, aucune raison pour que ça arrête!

Cette semaine, je crois que j’ai compris…

Je crois que j’ai mis le doigt dessus.

Car ma psychothérapeute m’a donné une piste pour que je trouve.

Et je n’en ai presque pas dormi de la nuit.

J’ai peur.

La peur me tient. Elle est dans mon corps. Je la sens qui m’empêche de respirer.

La question était : « De quoi ai-je peur? » Car je n’ai pas peur de lui, il n’est absolument rien pour moi. Je n’ai pas peur de ce porc, je n’ai que du mépris. Je n’ai pas peur que ça m’arrive encore, comme on me l’a suggéré. Non, je me sens en sécurité, je n’ai pas l’impression que cela m’arrivera de nouveau. On me dit « Oui, mais c’est inconscient, ton corps a peur que l’événement se reproduise. » Ha… peut-être. Mais ça ne collait pas.

Mais l’autre soir, couchée dans mon lit, avec cette peur qui me submerge à en avoir le souffle coupé, j’ai compris. J’ai tellement mis le doigt dessus. Tellement, qu’elle s’est mise à hurler, enfin… cela fait tant d’années qu’elle fait du bruit en silence.

J’ai peur que ça se sache.

J’ai tellement peur que ça se sache.

Cette peur est en moi depuis le lendemain. Je me disais « ça y est, ce porc, il va aller se vanter. Tout le monde va penser que je suis une salope. Tout le monde va savoir que je suis violable. »

Je la reconnais cette peur. C’est la même. C’est celle que j’ai ressentis, exactement elle! Elle est encore dans mon corps! Et cette année, c’est encore plus fort… parce que j’ai parlé! Les gens savent! Pourquoi j’ai parlé? Pour me faire croire que je n’ai plus peur… Mais j’ai encore peur!

Mais là, si j’ai peur, c’est de ma faute. Puisque certaines personnes savent, et que ces personnes peuvent parler, et que les gens vont me juger, et qu’on va peut-être me faire du mal avec ça, et qu’on ne me verra plus jamais de la même façon… et surtout, peut-être qu’on ne me croira pas. On va penser que je fais des histoires, que j’essaie d’attirer l’attention. Ho non… Quelle horreur…

Pourquoi j’ai parlé? Pourquoi j’ai fait ça? C’est foutu, je m’étais juré de ne jamais en parler et je me suis trahie. Je ne peux pas revenir en arrière. J’ai cru bien faire en sortant cela de moi. Parler, c’était me libérer! Maintenant, j’ai l’impression d’être en prison. Écrire, ça me permettait d’évacuer! Maintenant, je sens que c’est un piège. Ces textes me nuiront peut-être un jour. Pourquoi… mais pourquoi je n’ai pas fermé ma gueule?

J’ai voulu protéger ma vie, mon intégrité, en ne dévoilant pas ce qui est arrivé. J’ai quitté mes amis, j’ai fui cet endroit, pour ne jamais en entendre parler. Pour effacer. J’ai toujours su que je ne devais pas me retourner, que ça me ferait mal. Probablement que certains mots ou certaines images me replongeaient dans ce passé et causaient cette anxiété que je considérais sortie de nulle part. Pour ce qui est de l’anxiété de cette année, je peux maintenant comprendre pourquoi ça se déclenchait : répondre à une question à ce sujet, expliquer à nouveau, voir quelqu’un qui sait, avoir peur que l’autre le sache alors qu’il n’est pas supposé savoir, croiser le regard d’un ancien élève en espérant qu’il ne le sait pas…

Et voilà. Il ne suffit que de cela. Le cœur s’emballe.

La peur que ça se sache.

Voilà pourquoi je n’ai rien dit le lendemain, ni les jours suivants, ni les mois suivants, ni les années suivantes… parce que cette peur m’en empêchait. Et elle est forte, tenace. Illogique peut-être. Et pourtant si logique quand on y pense. Car on change dans le regard de l’autre si l’autre sait. Je ne voulais pas être celle qu’on a un jour réussi à violer. Ce viol, je ne le voulais pas dans l’histoire de ma vie. Je ne le voulais pas dans mon identité.

On dit aux filles : « Si tu te fais violer, il ne faut pas que tu te laves! Il faut que tu ailles à l’hôpital! Si tu t’es lavée, tu es foutue! » Mais quelle aberration!!!

Le lendemain, j’ai sauté dans la douche. Et je l’entendais cette voix, ce conseil de merde. En me lavant, je l’entendais… Mais moi, je me disais « tiens, trop tard maintenant. C’est effacé. Trop tard maintenant. Il n’y a rien à faire dorénavant. » Ho que je me rappelle…

Mais comment elles font les filles pour aller à l’hôpital et raconter cela? Moi, je les admire, sérieusement! Le courage de revivre cette horreur! De le raconter! De se faire examiner!!! Alors qu’après, tout ce que tu veux, c’est pleurer, ne voir personne…

Le silence était mon meilleur allié. Ma seule porte de sortie. Le silence était ma bouée de sauvetage. Il me permettait de survivre, de continuer ma vie comme si rien ne s’était passé. Grâce au silence, je pourrais cesser de souffrir un jour. Car en parler ne ferait que planter l’événement dans ma vie. Non. Il n’en était pas question. Ce porc, il ne méritait pas que son geste s’inscrive dans mon histoire. Ce porc, il ne méritait que mon indifférence. L’oubli total.

Maintenant, c’est foutu. J’ai ouvert la boîte de Pandore. Tout est revenu dans ma mémoire. Les images, la tristesse, l’horreur. Et pour tenter de m’en sortir, j’ai parlé. J’ai écrit.

Je lui ai même écrit à lui…

Quelle conne je suis.

J’ai replanté l’événement dans ma vie.