L’EMDR : ma première expérience

En psychothérapie, cette technique est souvent utilisée pour traiter le stress post-traumatique. Il y a différentes approches qui peuvent être efficaces, mais celle-ci est largement répandue. De nature sceptique, je me suis prêtée au jeu sans avoir d’attente. J’avais lu auparavant sur le sujet pour comprendre un peu mieux le fonctionnement. En gros, l’EMDR est une technique inventée par une américaine qui réalisa qu’en utilisant le mouvement des yeux lors de la remémoration d’un souvenir, celui-ci devenait asymptomatique par la suite. C’est-à-dire que les émotions associées au souvenir se calmaient, voire disparaissaient. Il est à noter que le souvenir reste en mémoire, il ne s’efface pas. Mais celui-ci n’est plus douloureux. Il devient alors un souvenir banal parmi tous les autres. Ainsi, le stress post-traumatique peut s’atténuer et le processus de guérison est beaucoup plus rapide.

Puisque j’avais porté plainte et que j’étais en attente de l’appel du procureur, nous ne voulions pas travailler le souvenir qui cause problème. Pourquoi? Parce que lors du procès, si je suis insensible au souvenir, cela pourrait soulever un doute… horrible non? Telle est la justice encore, en 2018. Bref, nous avons convenu pour commencer, de nous attarder plutôt sur un souvenir de mon enfance qui m’avait marqué. En même temps, cela serait moins brutal que de prendre de front le souvenir traumatique. On irait de façon graduelle pour voir comment je réagirais.

Sceptique. Vraiment sceptique. Je suis dans le bureau avec ma psychothérapeute et nous débutons la séance. J’ai l’impression que ça ne me fera rien. On dirait que je n’y crois pas assez. Je dois plonger dans un souvenir de mon enfance. Un événement impliquant mes parents et ma sœur. La règle est simple, je dois errer dans mon souvenir, sans nécessairement qu’il y ait d’ordre chronologique, et parfois mon cerveau peu bifurquer sur d’autres souvenirs. Bref, laisser la mémoire aller là où elle veut, sans la contrôler. Ça, j’avoue, pour ça, je n’ai pas de problème. J’ai une bonne mémoire et j’aime plonger dans mes souvenirs. Pour moi, c’est comme un jeu.

J’ai des manettes dans les mains qui vibrent. À droite, à gauche, à droite… Ma psychothérapeute me dit que ça vient travailler les deux hémisphères du cerveau. Bon, pourquoi pas…

Je l’avoue, j’ai vraiment plongé dans le souvenir. Les vibrations des manettes ont comme un effet hypnotique. Et pourtant, je lui avais demandé de prime abord s’il s’agissait d’une technique ressemblant à l’hypnose. Elle m’a dit que non, ce n’est pas la même chose. Je n’ai jamais fait d’hypnose, mais j’avais l’impression d’être comme dans un rêve, de vraiment être dans le souvenir et surtout, de ressentir les émotions. J’ai redécouvert des émotions que j’avais lors de l’événement et que j’avais oubliées. Comme si je me disais « Ha oui! C’est vrai! C’est ce que je ressentais! »

La séance s’est terminée. Ma psychothérapeute m’a fortement suggéré de ne pas prendre de médicament pour dormir, pour que l’effet de l’EMDR puisse continuer. Mon médecin m’en avait parlé aussi. Il semblerait que l’effet de la thérapie continue dans les 24 heures qui suivent. Ça ne me dérangeait pas de ne pas prendre mes médicaments, puisqu’il m’arrivait à l’occasion de les laisser de côté, et ça se passait plutôt bien.

La soirée s’est bien déroulée. Je me suis couchée à la même heure que d’habitude. Pas de problème pour m’endormir.

Mais voilà. Je me suis réveillée en pleine nuit. Je devais écrire. Je devais absolument écrire ce que je vivais. C’était tellement insensé.

Voici donc un résumé de ce que j’ai écrit :

« Il est 3hrs AM. Je me suis réveillée. Cauchemar. Mais c’est quoi ce MAL? Que j’ai à l’intérieur? C’est horrible!!! J’ai fait l’EMDR hier pour la première fois. Je ne devais donc pas prendre de médicament pour dormir. Les rêves… ouf… ou plutôt les cauchemars…

Et je me suis réveillée en sursaut, avec le mal dans le corps, ça se dit pas. Et ça me fait encore mal. J’ai les bras engourdis. Ça me faisait ça avant. J’avais oublié à quel point je n’allais pas bien. Le médecin m’a demandé si ça me faisait peur lorsque je n’allais pas bien. Ça m’a surprise comme question. J’ai répondu « non, parce que je lis beaucoup sur le sujet et je sais que, ce que je ressens, c’est normal, que ça va passer, que je ne suis pas folle. » Désolée, mais ÇA, LÀ, ça me fait peur!!! J’ai vraiment peur d’être folle! C’est horrible. Je ne vais vraiment pas bien. Je suis malade. Mon cerveau a quelque chose. Je ne veux plus jamais dormir sans mes pilules. Je suis malade. J’ai mal. Il y a quelque chose dans ma tête, dans mon corps. Et ça me fait peur. Mes bras, c’est étrange. Ce que je ressens à l’intérieur de moi… j’ai peur. Ça me donne mal au cœur. »

Voici ce que j’ai noté dans mon journal le lendemain:

« Nuit horrible
Réveil à 3hrs AM
Cauchemars
Panique totale
J’ai l’impression de virer folle, ça me fait peur.

Matin très, très difficile. Je ne comprends rien. J’ai des vides. J’ai de la difficulté à faire les boites à lunch des enfants.

J’avais oublié le mal qui m’habite, c’est intense!

Les symptômes ont persisté toute la journée, sans arrêt :

  • Difficulté à écrire, à faire la vaisselle (je serre trop fort les objets)
  • Difficulté à parler, à trouver les mots, à les prononcer (comme si ma bouche était engourdie)
  • Ma mâchoire se serre
  • J’ai ce goût bizarre dans la bouche
  • Tremblements internes
  • Picotements dans les jambes et les pieds (spasmes)
  • Sensation étrange dans les bras
  • Cœur qui bat fort
  • Impression que mon cerveau est engourdi
  • Mal-être émotif, difficile à décrire
  • Étourdissements quand je me lève, marche
  • Moments vides où je ne comprends rien
  • Mal de cœur par moment
  • La lumière est intense, le son aussi
  • Je fais le saut à rien

Je n’ai rien fait de la journée. Assise ou couchée, je vis mon mal physique. J’essaie de relaxer, rien ne fonctionne.

Une image du viol surgit subitement, comme si ça voulait sortir. Pourtant, je ne pensais à aucun souvenir. La violence du viol. Mon impuissance. Ma tristesse profonde pendant qu’il s’amuse avec mon corps, avec violence.

Après le surgissement de l’image, mes tremblements se calment. Mais ça ne s’arrête pas complètement. Mais je sens qu’il y a un lien.

19h30 : je prends mes pilules. Je ne suis plus capable. »

Le lendemain, ça allait beaucoup mieux. Les symptômes se sont calmés.

Lorsque j’en ai parlé à ma psychothérapeute, elle a été très surprise. Ce genre de réaction est rare, mais normale dans les circonstances. Mon corps est trop prisonnier du traumatisme. Nous avons donc mis de côté cette technique pour l’instant. Nous utilisons une autre approche pour qu’éventuellement, l’EMDR soit possible.

J’ai encore de la difficulté à croire qu’un souvenir puisse agir de la sorte sur le corps physique. Le cerveau m’impressionne, me jette par terre.

J’ai hâte de pouvoir refaire l’EMDR, même si je suis un peu craintive, cela va de soi. Mais je veux guérir, je veux me libérer de ce poison!

Chaque personne réagit différemment. Moi qui croyais que ça ne me ferait rien…