19 ans

Ce qui est insensé… c’est de devoir prédire ce qu’on cherchera. Je dois, en fait, chercher dans mon sentiment de culpabilité, pour appréhender ce sur quoi on jouera. N’est-ce pas épouvantable? Ridicule? Arriéré….

Je comprends, plus que jamais, pourquoi les filles ne disent rien…
Pourquoi je n’ai rien dit à 19 ans…

19 ans.
Période de doute et d’incertitude.
Période de recherche d’amour et de sécurité affective.
19 ans. Entre plaisir et responsabilité.
Entre jeunesse et sagesse.

19 ans… Début de la majorité, mais si loin du sentiment adulte.
Besoin de plaire.
Besoin de sécurité.
Besoin de se connaître et d’avancer.

Totalement brisée.
La dignité écrasée,
La personnalité broyée,
La beauté effacée.

Fragile et insouciante,
À faire trop facilement confiance,
Incapable de méchanceté,
Impossible de hurler,
Surtout envers ceux qu’elle a déjà aimés….

19 ans,
Et encore ici, en moi,
Cette jeune fille qui m’a murmuré pendant toutes ces années,
Qui a pleuré en silence dans mes nuits mouvementées.

Peu importe ce qu’on dira,
Je continuerai d’avancer,
Je te protégerai,
Te défendrai,
Peu importe le sentiment qui te brise,
Je suis assez forte aujourd’hui pour te dire,
Que tu es digne.
Digne d’être écoutée. Digne d’être défendue.
Digne de dire non et d’être entendue.

Le jardin de la résilience

Les dernières semaines ont été difficiles… Très. Dans ces temps-là, on croit qu’on ne s’en sortira jamais. Que ce mal restera toujours. On touche alors le fond.

Depuis quelques jours, l’énergie est revenue. Ma force essaie de se frayer un chemin. Mon cœur est plus léger. Les vagues plus calmes, enfin.

Avec ce regain d’énergie, je me suis mise à faire du ménage. Celui que j’aurais dû faire depuis si longtemps mais que je reportais toujours. Du ménage dans mes vêtements. Du ménage dans mes livres. Aller tout porter dans un centre de récupération, quel bonheur! Quelle libération! Du ménage dans ma maison, mais aussi dans mon âme. Faire le tri, garder ce qui me plait, laisser aller ce dont je n’ai plus besoin.

Et quand on fait du ménage, on trouve des trésors! On sourit à la vue d’une photo cachée au fond d’une boîte, on écarquille les yeux en lisant des textes oubliés. Et j’avais envie de partager un de ceux-ci. Il s’agit d’un texte que j’ai écrit le 24 juillet 2001. Un texte qui, en le lisant aujourd’hui, me parle énormément. Faire le ménage, c’est aussi cela, changer sa perception des choses, redécouvrir notre monde oublié, rassembler ce qui est éparpillé depuis tant d’années, apprendre à s’aimer…

Voici donc ce texte que j’ai écrit à 22 ans, que je pourrais intituler « le jardin de la résilience », une métaphore sur la vision que j’avais de ma vie:

À la vue de mon jardin, devenu si grand, si majestueux, quelqu’un me demanda d’où provenaient ces pousses, ces arbres et les graines de ces fleurs. À mon grand étonnement, la bouche grande ouverte, les mots me manquèrent. Mon pauvre cerveau matériel ne sut me rappeler l’origine de ces nombreuses variétés de végétaux ornant mon jardin. « Que vous dire? Je ne me rappelle plus… Il y a tant de provenances, tant de donneurs bienfaisants, tant de gens charitables qui m’ont procuré l’origine de ces merveilles. »

Est-ce mal, me demandais-je, de ne point me rappeler l’origine de chaque fleur si belle, de chaque arbre si grand et fruité, de chaque arbuste si mignon? Je vous le demande, est-ce maladroit d’avoir oublié, et pourtant de pouvoir profiter de mon jardin? Quelques noms me vinrent à l’esprit et je partageai avec mes visiteurs les grâces de ceux-ci. Et pourtant, plusieurs m’échappèrent, beaucoup de paroles ne vinrent jamais. Tout ce que je pouvais faire était de leur dire : « Regardez, profitez, promenez-vous parmi ces beautés et cessez donc de me poser ces questions auxquelles je ne puisse répondre. »

« Mais comment? Comment puis-je construire un tel environnement paradisiaque? » Me demanda un des visiteurs éblouis.

« Il n’est pas parfait mon jardin, lui répondis-je. Loin de là! Je le veux plus garni, plus paradisiaque comme vous le dites si bien. Mais je peux vous donner un conseil, le seul à suivre, la clé de cette beauté… apprendre! »

Ce seul mot le fit grimacer. Que de travail et de temps, que de concentration et d’attention, que d’études et de compromis. Mais je le rassurai. Cette tâche est si plaisante lorsque nous choisissons les couleurs que nous aimons le plus, lorsque nous plantons un arbre qui est pour nous la seule et unique beauté. Mais il ne comprenait pas. Il m’avoua que jamais il ne sut construire un tel Éden, que tous les obstacles le découragèrent. « La terre était infertile, me dit-il, les fleurs fanaient devant moi dès qu’elles s’apprêtaient à éclore! Ma patience fut vaine. Je laissai tomber et fit deuil de ce paradis intérieur. »

« Mon cher ami, lui répondis-je, tu ne peux savoir à quel point je comprends ce que tu me dis. La vie est faite d’épreuves et nous n’y pouvons rien. Il faut beaucoup de volonté, de patience et d’ambition. Quelques fois, il faut laisser tomber, mais en se disant que nous retournerons à la tâche plus tard, en se faisant cette promesse à nous-même! Il faut bien dormir quelques fois… »

Accoté à un arbre, alors que les autres visiteurs contemplaient les fleurs, il me regarda découragé et je voyais la nostalgie dans son sourire. Je m’assieds à ses côtés, sur l’herbe plus verte que le vert. Je lui pris la main et m’exclama : « Tu peux en construire un, j’en suis persuadée! Si j’étais une sage, je pourrais te donner tous mes contacts, mais hélas, je ne m’en souviens plus très bien. Le temps efface certains détails, mais malgré tout, le jardin a survécu! C’est l’essentiel! Et puis, je peux en faire profiter à plusieurs, ce qui est mon plus grand bonheur! »

Il me sourit malgré tout et je sentis son désir de posséder un havre de paix identique. Ou du moins, différent mais aussi gratifiant. Je lui offris un fruit de l’arbre qu’il dévora avec soin et je me reconnu soudain dans ce visage désolé.

« Bien avant celui-ci, je possédais un jardin florissant, majestueux, dans lequel je me plaisais à me promener, lui racontais-je. Mais un jour, la pluie se fit rare et j’étais si fatiguée que j’oubliais parfois d’arroser mes plants. Un matin, je me rendis compte que tout était gris, que les arbres ne possédaient plus leurs feuilles, que les fleurs fanaient à vue d’œil et que l’herbe se faisait rare et courte. J’eue beau pleurer et me culpabiliser, rien ne revint comme avant. Je décidai alors de m’en aller, de tout laisser pour mort et de faire autre chose. Mais rien ne pouvait remplacer ce doux paysage dont je m’ennuyais tant. Longtemps après, je décidai de me reprendre. Une confiance inouïe me saisit et je su que j’étais capable de créer un jardin encore plus beau que le précédent. C’est alors que je me remis à la tâche. Volant à travers les siècles, je rencontrai des gens plus passionnants les uns que les autres. Ils me donnèrent des graines, des racines, des bulbes, des petits arbres et plusieurs autres présents. J’y mis du temps, mais voilà mes efforts récompensés! »

« Tout cela semble si facile, et pourtant… me dit le visiteur en marchant dans une allée de roses. »

« Rien n’est facile. Si tu crois que cela a été sans obstacles, tu fais erreur. Lui répondis-je. Mais j’avais toujours cette volonté de réussir puisque mon ancien jardin me manquait tellement. Ne rate pas ta chance, car un jour, il pourrait être trop tard. Et si la terre ne t’appartenait plus, tu serais si malheureux. »

Il me fixa longuement et s’assied par terre, là où les lys plongeaient leur nez. « Que faire? Où trouver l’origine de ces fleurs? Comment pourrais-je tout reconstruire? Où pourrais-je puiser mes efforts? Qui pourrait me léguer des conseils? »

« Mais partout! Lui répondis-je. Partout où tu le désires! Il faut que tu voyages. Il faut que tu écoutes et que jamais tu n’oublies que tu es là pour apprendre. Il y a tant de gens prêts à t’offrir des merveilles, il faut que tu saches les accueillir! Partout, il y a des sages qui t’offriront de leur miel, il faut que tu puisses les recevoir! Je ne puis te dire d’où me proviennent ces trésors car mon corps est peu sage pour cela. Je peux te donner des pistes, te montrer des couleurs, sans plus. Le jour où tu te décideras à voyager, laissant tout derrière toi, sauf la volonté de vouloir garnir ton jardin, tu trouveras des joyaux offerts par des gens plus affectueux les uns que les autres. Aie confiance en toi, c’est tout! »

Je lui offris quelques fleurs et quelques fruits pour qu’il puisse commencer à construire son jardin. Il me remercia et partit le cœur plein de promesses. Je ne pouvais pas construire moi-même son jardin, mais j’étais tout de même fière de moi, car je savais que tout ce décor magnifique que j’avais bâti donnerait un jour le goût à d’autres de bâtir le leur.

Nat, 24 juillet 2001       

Fragile guerrière

Oui, j’ai peur.
Présentement, c’est ce qu’il se passe en moi,
Je ne suis pas une mauvaise personne,
Je n’ai pas l’habitude de faire ça,
Je préfère toujours être blessée que blesser,
Je préfère ravaler que cracher,
Je préfère assumer que dénoncer…

On entend partout : « le passé est passé! Il faut tourner la page, lâcher-prise! »
Comment faire pour avancer dans ce chemin lorsque ces principes, on y croit?
Quand depuis des années, on a l’habitude d’utiliser ces mécanismes-là?
Quelle lutte difficile que celle contre soi-même,
Quelle bataille épuisante que celle contre ses propres démons…

Peut-être est-ce de cela dont je dois me libérer?
Peut-être qu’il est là mon lâcher-prise?
Lâcher-prise sur ce réflexe de me taire et m‘effacer,
Lâcher-prise sur cette impression que je ne mérite pas d’être aidée,
Lâcher-prise sur cette habitude que j’aie de minimiser,
Lâcher-prise sur cette peur de m’affirmer,
de demander justice pour moi-même,
Lâcher-prise sur mon sentiment de responsabilité, de culpabilité…

Peu importe ce qu’on me fait subir,
Je vois toujours l’humain qui est devant moi.
Mon âme préfère pleurer sans bruit,
Pardonner est tellement plus facile, croyez-moi…

Ce serait tellement plus simple de faire volte-face,
Ne pas faire de vague, me replonger dans le silence.
Pour moi, ce serait du connu! La routine!
Me défendre… je peux le faire, mais je me sens coupable,
Me lever et reprendre mon droit,
Me tenir debout, être forte,
Voilà l’urgence, l’évidence, la fatalité,
Enfin, voir l’humain en moi,
Enfin, parler pour les femmes réellement,

Écrire, je sais faire…
Parler, j’y suis habituée…
Mais agir, concrètement,
Avoir ce pouvoir entre mes mains,
Alors que mon pouvoir on me l’a un jour arraché…

Et quand depuis tant d’années, on croit que notre humanité n’existe pas,
Quand on nous a enlevé cette certitude-là,
Il est difficile d’être convaincue du bien-fondé de cette démarche,
Qui suis-je pour faire ça?
Je ne suis pas grand-chose,
Je ne suis pas plus importante qu’un autre,
Je ne suis qu’une fille qui a été utilisée,
Qui doit prouver, démontrer, avec toute la conviction possible,
Qu’elle ne méritait pas cela,
Qu’elle vaut plus que cela.

Il est si difficile d’avoir confiance en soi,
Quand la blessure, elle est justement là…

Un jour, se sentir guerrière,
Le lendemain, vouloir rentrer sous terre…

Je m’accroche à la vérité,
Je m’accroche à l’évidence,
Je m’accroche grâce à ces gens qui m’aiment,
Je m’accroche à la justice,
À toutes celles qui ne parleront jamais,
Je m’accroche un jour à la fois,
En ne sachant pas trop vers quoi cela me mènera.

Je ne suis pas la première,
Je ne serai pas la dernière,
Je ne serai qu’une parmi tant d’autres,
J’aurai été au bout,
J’aurai fait ce qui est juste,
Même si je dois me sacrifier,
Même si cela m’arrache le cœur,
Même si la blessure s’ouvrira encore et encore,
Même si la lutte est cruelle,
Même si je dois être plus forte que moi-même,
Même si je doute sans cesse.

Me convaincre que je suis digne,
Faire confiance dorénavant,
Malgré cette peur que j’aie,
Qu’on me laisse tomber,
Qu’on ne me croie pas,
Qu’on juge que ce n’est pas si important que cela…

Malgré ces obstacles évidents,
cette jeune fille brisée,
Ne jamais la laisser tomber.
Foncer droit devant,
Avec comme seule arme la vérité.

Cette arme qu’il ne pourra jamais utiliser…

Je suis là, maintenant…

Tu as bien fait Nat,
De vivre ça 20 ans plus tard.
Tu as bien fait, rassure-toi,
Tu te devais de faire ça.
Ce n’était que partie remise.
Ce n’était que partie remise…

Tu as bien fait Nat.
Tu avais trop mal,
Trop de peine,
Trop d’horreur, Nat.
Comment pouvais-tu faire?
Comment pouvais-tu rester sur terre?
Il fallait partir dans les airs Nat…

Je te revois Nat,
Je te revois pleurer, souffrir, seule, tellement seule…
Ne t’en veux pas Nat,
Moi, je ne t’en veux pas.
Je suis là maintenant.
Et moi, je ne te laisserai pas tomber,
Comme je te l’ai promis à l’époque.

Tu te souviens?
Je t’avais promis que je ne te laisserais pas tomber,
Et j’étais la seule personne en qui tu avais confiance…
La seule Nat…
Tu te souviens?

Je ne t’abandonnerai pas Nat,
Tu peux être rassurée,
Parce que maintenant, je suis rendue là où tu le voulais,
Je t’ai écoutée, j’ai avancé,
J’ai atteint ce que tu désirais,
Je peux maintenant t’aider,
Je suis rendue là Nat,
Tu peux compter sur moi…

Tu sais Nat,
Ce que les gens disent, pensent,
Ça ne nous fait rien, hein?
On sait ce qui s’est passé,
On sait ce qui est vrai… Nous on le sait.

Je vais te défendre maintenant.
Moi, j’en ai la capacité,
Je suis rendue grande et forte, si tu savais!
J’ai réussi tant de choses depuis,
Je suis une adulte, une grande personne!
Je suis rationnelle, logique,
Je peux t’aider maintenant!

Ho Nat,
Attends-moi…
Je sais que c’est difficile,
Je sais que tu te sens seule,
Je sais …
Tout a été brisé,
Tu crois que tu es à blâmer,
Et tu le croiras pendant tant d’années…

Fais-moi confiance Nat,
Un jour, tu seras libérée.
Je te le promets.
Un jour, tu respireras, oui! C’est bien vrai,
Un jour, tu comprendras ce mal-être que tu as,
Tu mettras des images sur ce qui ne va pas!
Tu comprendras ces blocages que tu as,
Je te le jure, tu sauras…

Nat,
Tu n’es pas folle, crois-moi,
On t’a fait du mal, ça t’a blessée, ça t’a marquée,
Ton âme est brûlée, c’est aussi simple que ça,
C’est dommage, mais c’est ta vie,
Et tu grandiras, ne t’inquiète pas,
Tu grandiras…
Peu importe ce qui arrivera,

Continue de choisir le chemin qui te fera grandir,
Qui te rendra fière de toi,
Comme tu as toujours su le faire,
Toujours,
Toujours…

Et n’oublie pas Nat, je compte sur toi,
Comme tu peux compter sur moi.
Mais ça… tu le sais déjà,
On le sait toi et moi…

Cet événement isolé

Vous pensez que cela ne fait rien?
Vous pensez que ce n’est qu’un événement isolé?

La peur… La peur nous suit, sans cesse. Physiquement, socialement. Les sourires deviennent suspects. Les belles paroles ne font plus d’effet. Au contraire, on reste sur ses gardes, toujours, sans aucune exception. Ne plus croire… en être incapable.

Ne plus faire confiance aux autres, mais surtout à soi-même. Parce qu’un jour, notre ressenti nous a trahi. Nos émotions nous font peur. Nos frissons deviennent des erreurs. Parce qu’un jour, on s’est laissé briser. On a été brûlée. Ne plus se faire confiance, c’est terminé.

Si on a vécu ça, c’est qu’on est en partie responsable. Assumer ses erreurs. Assumer…

J’étais anéantie. Il n’y a pas d’autres mots. Anéantie mais en vie. Étrange sensation de vide et de présence. S’accrocher à une parcelle d’existence. Un morceau d’espoir. Une étincelle.

J’ai pris la décision de n’écrire que mes moments de bonheur. Il fallait s’en sortir, il fallait s’accrocher! On n’a qu’une vie, une seule! Ce n’est pas vrai qu’un événement viendra tout détruire. Ce n’est pas vrai qu’un être humain aussi horrible viendra marquer ma vie. Ça non! Surtout pas lui! Pas ça!

Horrible personnage, être immonde! Comment a-t-il pu me faire ça? Comment a-t-il pu décider, ce soir-là, que je devenais ça? Je suis tellement plus forte qu’il ne le croit, je ne me laisserai pas faire. Je ne le laisserai pas décider. Je ne le laisserai pas me briser.

Vous pensez que cela ne fait rien?
Vous pensez que ce n’est qu’un événement isolé?

Déchirée en deux… déchirée. Pour pouvoir survivre. Cette partie de soi qui a été meurtrie, on l’enfouie. C’est inexplicable. C’est inimaginable. Et cela prend plusieurs années à le réaliser, à l’accepter…

Je ne l’accepte pas encore vraiment… Prendre conscience que pendant tout ce temps, j’ai marché à côté de moi-même…

Pourquoi on ne parle pas lorsque cela nous arrive?
Vous vous demandez bien pourquoi, n’est-ce pas?
Je vais vous dire pourquoi…

Rien de pire que de le dire et de ne pas être cru.
Rien de comparable.
Rien de plus épouvantable.
Passer pour une menteuse qui s’amuse à inventer un viol?
Il n’y a pas plus méprisable.
N’est-ce pas?
Tous les jours, on l’entend cette phrase : « peut-être qu’elle ment pour avoir de l’attention? »

Quand on l’a vécu, on ne veut surtout pas passer pour ce genre de personne.
Alors, dès qu’on ne nous croit pas, on s’enferme. On s’engouffre. On préfère souffrir seule, silencieusement, que publiquement. Le choix est facile, automatique, évident.

Ne rien entendre ou entendre des jugements?
Continuer à avancer ou se battre pour être cru?
Ces gens, je les aime… je ne veux pas les décevoir, je ne veux pas qu’ils me voient comme la fille qui invente ce genre d’histoire. Je ne veux pas qu’on me dise que j’ai été imprudente. Je ne veux pas entendre les reproches, les « tu aurais dû ».

Et puis, de toute façon, ce n’est qu’un événement isolé!
Une mauvaise expérience, un souvenir à oublier!
On tourne la page, on va de l’avant! On se le dit souvent : « ne regarde pas derrière, l’avenir est devant! » Ça ne devrait pas être compliqué? Ça devrait se faire facilement! On est forte, on est capable. Lui, il n’est rien. Je ne m’arrêterai pas en chemin à cause de lui. Ça non.

Malgré cela… Malgré les belles paroles, les promesses que l’on se fait. Malgré nos bonnes intentions et notre force surhumaine… les images sont envahissantes et humiliantes. Notre âme est ternie, broyée, marquée au crayon feutre. Ça nous suit, toujours, sans cesse, sans relâche. Puisque les sons et les images sont trop épouvantables, on les cache au fond, très loin. Mais la cassure est là. Toujours. Elle transparaît dans chacun de nos mouvements, de nos peurs, de nos choix. Elle définit notre vie, notre chemin, notre perception des choses, notre identité. Et tout cela, même si le souvenir est caché.

Je sais que c’est difficile à comprendre, à visualiser. Je comprends tellement, si vous saviez…
Et c’est pour cette raison que je tente sans cesse de l’expliquer.
J’essaie, enfin, de mettre des mots sur l’inconcevable.

Y a-t-il de l’espoir, me demanderez-vous?

Mais il y en a toujours eu! Depuis le début!

Parce que tout ce qu’il pouvait faire de pire, c’était de me tuer!
Il ne m’a pas tuée…
Non, il ne m’a pas tuée.
J’ai survécu.
À ce moment précis où il m’a lâchée,
Mon âme est revenue,
Et l’espoir est apparu…

Pour elles

Je ne peux pas.
Je ne peux pas abandonner.
Je ne peux pas reculer.
J’ai peur. Je sais.
Mais je ne me laisserai pas écraser.

Ce monde injuste. Ce monde d’horreur.
Qui m’a fait douter de moi, de qui je suis.
De qui je devrais être.

Ce monde.
Dans lequel je ne suis pas seule.
Tellement pas seule…

Parler, c’était se mettre en danger.
J’en étais effrayée.
Mais au contraire, ça m’a donnée la force.
La force de continuer.
La conviction de la légitimité,
De mon intention.

Je sais qui je suis,
Depuis toujours.
Je ne l’ai pas laissé me détruire,
Parce que je savais que je valais quelque chose.
Malgré ce que l’on pouvait dire de moi,
Malgré ce que je croyais qu’on disait de moi.
Je savais qui j’étais.

Non, je ne peux pas baisser les bras.
Je suis plus forte que ça.
Et il est important pour moi,
De l’être pour celles qui ne peuvent pas.
Pour celles qui se taisent,
Pour celles qui ont honte,
Qui se cachent au fond de leur chambre,
La peur et la culpabilité dans l’âme.

Je veux me lever pour elles,
Je veux parler à leur place,
Parce que l’injustice me ronge,
Parce que l’injustice fait rage,
Parce que depuis ce soir-là,
La colère a pris place.
Une colère que je refuse de refouler,
Au nom de la fille parfaite qui sait pardonner.

Jeune fille à la sexualité naissante,
Qui ressent le jugement des hommes possessifs,
Qui désire tant être aimée et considérée.

Jeune fille qui a honte parfois,
Et qui y a droit.

Jeune fille qui a été utilisée,
Et qui a eu l’âme pulvérisée.

Jeune fille qui a tentée de se protéger,
Avec la force qu’elle a su accumuler,

Qui a oublié, parce qu’elle a été violée,
À quel point elle a été aimée,

À quel point elle a été aimée….