Comprendre le traumatisme (suggestions de lecture)

Quand le cerveau plonge, il faut savoir garder la tête hors de l’eau. Rien de mieux que de comprendre ce qui se passe. Pour moi, c’était essentiel, vital. C’est ma cousine qui, aussitôt, m’a envoyé des livres. Ça été le début d’un long processus de compréhension et de prise de conscience. Ce que je vivais avait un sens. Dans le tourbillon du choc, il y avait une logique, une raison d’être.

Dès que je terminais un livre, j’en trouvais un autre. Même si les sujets étaient sensiblement les mêmes, la façon de les aborder étaient différentes. J’en apprenais toujours plus. L’analyse devenait plus précise, concrète.

Que ce soit pour vous aider, pour comprendre l’épreuve d’un être cher ou tout simplement pour en apprendre davantage sur le traumatisme, voici ma suggestion de lecture.

Apprendre à s’accompagner soi-même après un trauma
Auteurs : Lucie Pétrin et André Benoît
Les éditions Québec-livres

Premier livre que j’ai lu sur le sujet, alors que mon corps et ma tête ne m’appartenaient plus! Ce livre, écrit de façon simple et compréhensible, a été une vraie bouée de sauvetage. Plusieurs témoignages y sont inclut pour une meilleure compréhension des concepts abordés. J’ai beaucoup apprécié.

Mourir de dire, la honte
Boris Cyrulnik
Éditions Odile Jacob

La honte, le traumatisme le plus sournois et nocif. Cet excellent livre m’a fait vivre des émotions du début à la fin. Ce genre de livre où, régulièrement, on s’écrit « ho oui!!! Tellement! » Dans lequel on se reconnaît, où les mots sont tout simplement parfait! J’ai souligné plusieurs passages… La manière dont Cyrulnik exprime sa pensée est si riche et intelligente. À lire sans modération!

Réveiller le tigre
Peter A. Levine
InterEditions (Dunod Editeur)

Un expert dans le domaine, Peter A. Levine aborde le concept du traumatisme de façon précise et approfondie. Il a écrit plusieurs livres sur le sujet et j’en ai lu quelques-uns. Celui-ci est le plus accessible et le plus complet. C’est d’ailleurs le plus populaire d’entre tous, car il est une introduction parfaite au concept.

Trauma et mémoire
Peter A. Levine
InterEditions (Dunod Editeur)

Je ne peux passer à côté de cet autre livre de Peter A. Levine. J’avoue que je ne l’ai pas lu au complet, car la deuxième partie porte surtout sur des études de cas, très intéressant pour ceux qui veulent étudier les méthodes de guérison (professionnels de la santé, psychologie, etc.) Par contre, la première partie aborde le sujet de la mémoire. Levine explique comment fonctionne le cerveau en ce qui concerne la mémorisation, le souvenir traumatique. Cela a été pour moi d’une grande aide et m’a permis de comprendre mes flash-back.

Guérir le stress, l’anxiété et la dépression
David Servan-Schreiber
Éditions Robert Laffont

Suggéré par plusieurs professionnels, dont ma psychothérapeute, ce livre aborde différentes techniques de guérison. Simple et à la portée de tous, il permet d’avancer dans le processus de guérison en élargissant ses horizons quant aux différentes possibilités qui ont fait leurs preuves. Un essentiel pour avancer et garder espoir.

Le bout du tunnel
Dr. Daniel Dufour
Les Éditions de l’Homme

Un livre très récent sur lequel je suis tombée par hasard! Le Dr Dufour fait plusieurs conférences et apparitions à la télévision. Si le concept du traumatisme est nouveau pour vous, je vous dirais de commencer par ce livre. Il est une excellente introduction au concept. Critique en ce qui concerne les différentes techniques de guérison, le Dr. Dufour explique la méthode qui, selon lui, est la plus efficace. À vous d’en juger. Somme toute, c’est un très bon livre que j’ai apprécié et que je prête volontiers à qui veut comprendre ce que je vis.

Vivre après avoir survécu
Geneviève Parent
Les Éditions de l’Homme

Ce livre aborde le sujet de l’agression sexuelle. Étrangement, ils sont rares les livres sur le sujet! Celui-ci a été une révélation. J’avoue que j’ai été incapable de le lire d’un trait. Il m’a fallu des pauses, des moments où il dormait sur ma table de chevet, des retours timides et un peu angoissant. Pourquoi? Parce qu’il est vrai, franc et signifiant. Se reconnaître, ce n’est pas évident. Quand cela fait des années qu’on refuse d’avoir été victime, il est difficile d’accepter le constat. Prise de conscience assurée pour ceux et celles qui ont vécu cette épreuve. Mais je vous rassure, ce livre est remplie d’espoir.

Émotions, quand c’est plus fort que moi
Catherine Aimelet-Périssol et Aurore Aimelet
Les Éditions de l’Homme

Je ne peux passer à côté de celui-ci! Je suis présentement en train de le lire! Coup de cœur!!! Le sujet n’est pas lourd, il est vraiment abordé de façon ludique et imagée. J’adore! On y parle des émotions principales qui peuvent devenir envahissantes et difficilement contrôlables : la peur, la colère et la tristesse. Ce livre convient à plusieurs situations : traumatisme, dépression, impulsivité, etc. N’hésitez pas à lire ce bijou! Et pas besoin d’être en processus de guérison pour apprécier ce livre, au contraire, car les émotions nous influencent tout le temps!

 

Bonne lecture!

Quand les émotions prennent le contrôle

Il est long le chemin pour accepter ses émotions… Et parfois, il est même nécessaire de s’arrêter. Quand on ne peut même plus sortir au centre d’achat parce que la peur nous submerge, c’est que le corps nous crie « à l’aide! »

Quand le médecin nous prescrit des médicaments pour calmer le système nerveux, c’est que ça ne va plus. Je n’ai jamais pris de médicaments de ma vie, enfin, pas pour de l’anxiété et la dépression. C’était complètement nouveau pour moi. Je me suis toujours convaincu que je pouvais me gérer toute seule. Je sais que j’ai été malade dans le passé, que j’ai souvent fait de l’angoisse et même, que mon choc post traumatique ne date pas d’hier. Mais je n’en parlais pas. Je souffrais, mais je ne savais pas ce que j’avais. Je croyais que c’était moi qui arrivais mal à gérer mes émotions, c’est tout…

Mais ce 23 novembre 2017, ça en était trop. Incapable de fonctionner. C’était trop fort. J’ai réalisé que j’avais besoin d’aide. Et pour la première fois, j’allais en chercher. Cela peut paraître bizarre, mais pour moi c’était un pas de géant… demander de l’aide. J’ai toujours peur de déranger, je ne me considère pas assez importante, je n’aime pas me plaindre… C’est bien moi ça…

Lorsque j’attendais dans la salle d’attente, c’était horrible. Je souffrais tellement. Les bruits m’agressaient. Les gens autour de moi m’irritaient. La lumière était insoutenable. Les secondes me paraissaient des heures! Je n’avais hâte qu’à une chose, rentrer chez moi, être seule.

Lorsqu’on m’a enfin appelée, je n’avais aucune idée comment j’étais pour aborder le sujet. Et puis, sérieusement, je m’en foutais pas mal. Je voulais seulement de l’aide.

Dans le petit bureau, l’infirmière m’a demandé ce que j’avais.
« Je crois que je fais un choc post traumatique. »
« À cause de quel événement? Si tu veux me le dire, bien entendu… Tu peux attendre le médecin. »
« Un viol. »

Je n’ai pas attendu très longtemps. On m’a prise en charge. Je demandais de l’aide et on me la donnait. Quand on m’a demandé la date de l’événement, j’avais peur qu’on trouve que ma réaction était exagérée. Au contraire. Le médecin m’a demandé :

« Est-ce que tu as reçu de l’aide à l’époque, après que ce soit arrivé? »
« Non »

J’ai vu sa réaction. Le sérieux lorsqu’elle prenait des notes. Je n’avais pas à en dire davantage. Je n’étais pas folle. Ce que je vivais, c’était grave. Je le savais et on me le confirmait.  Je réalisais à peine moi-même ce que j’avais vécu. Je n’étais pas ridicule. Je ne dramatisais pas. Je n’exagérais pas. Je ne cherchais pas de l’attention. Il fallait enfin que je m’enlève cela de la tête. J’étais envahie. Je ne contrôlais plus rien. J’avais besoin d’aide. Et cette aide, il y a très longtemps que j’aurais dû aller la chercher. Le temps avait fait des ravages, il n’avait rien réparé.

Le début de mon arrêt de travail a été difficile. Difficile à accepter. Difficile surtout de ne pas me sentir coupable. Comment pouvais-je être à ce point empoissonnée par des émotions? Pourquoi n’étais-je pas capable de les contrôler? Moi, l’experte dans la maîtrise de la tristesse, de la colère… Je ne me reconnaissais plus.

Lorsque je suis entrée dans le bureau de mon médecin une semaine plus tard, je me suis mise à pleurer. Parce que j’étais tellement déçue de moi.
« Comment j’ai pu oublier ça? »
Et sa réponse, je m’en souviendrai toujours : « Tu n’as jamais oublié. »
Elle avait tellement raison. J’ai pleuré de plus belle, parce qu’enfin, on me comprenait. Je n’avais pas besoin de me justifier, je n’avais pas besoin de la convaincre, je n’avais pas besoin d’argument, on me croyait et on m’aidait.

Il y a de ces moments dans la vie où le temps s’arrête. On n’en a pas envie, on n‘avait pas prévu cela. Mais ces moments, on le comprend plus tard, sont nécessaires. Il m’a fallu du temps pour le comprendre, l’accepter. Ce que j’avais décidé de mettre de côté il y a 20 ans, je devais maintenant le guérir. Ces émotions que j’ai traînées depuis toutes ces années, il fallait dorénavant s’en occuper. C’était l’impasse. Je n’avais pas le choix.

On ne peut pas refouler ses émotions éternellement. Elles finissent par nous empoisonner. On ne peut pas faire comme si on ne les entendait pas. Elles se mettent à hurler. On ne peut pas faire comme si elles n’existaient pas. Elles se mettent à agir sur le corps. On ne peut pas y échapper. Il faut les accepter. Les laisser vivre. Les laisser sortir. Leur donner la place qu’il leur revient. Se pardonner de ne plus avoir le contrôle.

Reprendre son pouvoir… au féminin!

La musicothérapie, vous connaissez? Moi, je connais ça depuis ma petite enfance. Le jour où mon père m’a offert ses 45 tours, j’avais environ 5 ans. Depuis, la musique fait partie de ma vie, me rassure, me donne du courage, me replonge dans le passé et me donne la force pour affronter l’avenir. Depuis le début de mon choc post traumatique, j’ai repris contact avec elle de façon intensive.

Mon médecin m’a dit un jour « tu dois faire quelque chose pour sortir ta colère. » Elle avait tellement raison… Elle m’a suggérée de faire du sport pour extérioriser cette émotion qui me rongeait de l’intérieur. Du sport? Moi? Heeeee… on fait ça comment?

Alors, j’ai commencé à m’entraîner. J’ai inventé mes propres chorégraphies d’entraînement, en utilisant des mouvements que j’appréciais, qui ne me rebutaient pas trop. Rien de pire que de se dire « ah non, pas ce mouvement de merde… » Ainsi, je me suis mise à m’entraîner à tous les jours, sans effort! Pour moi, c’était du jamais vu!

Et surtout, je me suis créé une « playlist » de chansons qui me donnent de la motivation, du pouvoir, de la force, qui font sortir ma rage! La musique, c’est la clé! Je me suis laissé inspirer par ces chansons pour créer mes mouvements de mise en forme.

Je vous partage donc quelques-unes de ces chansons qui m’ont motivée à reprendre mon pouvoir!

Christina Aguilera
Je n’étais pas une adepte de cette chanteuse, mais lorsque je suis tombée sur cette chanson, ça me parlait tellement! Je l’ai écoutée en boucle, je la chantais à tue-tête! Elle exprime tellement bien le sentiment que je vivais.
Fighter

Katy Perry
Rise
Une chanson qui donne du courage et de la détermination. Malgré les coups durs.

Roar
J’adore cette énergie et cette puissance! Oui les filles, on peut nous entendre rugir!!!

David Guetta (Sia)
Titanium
Rien ne peut vous abattre! Vous êtes indestructibles!

Destiny’s child
Survivor
Un classique, mais tellement parfait pour s’entraîner et tout donner! Parce qu’on est des survivantes!

No dout
It’s my life
Vous avez du pouvoir sur votre vie, ne laissez personne vous laisser penser le contraire! C’est VOTRE vie!

Pink
J’adore Pink! Elle a une façon de crier sa colère! Je n’écoutais pas tant ses chansons auparavant. Mais depuis que j’ai appris à sortir ma frustration, Pink m’aide beaucoup! Voici une des chansons parmi tant d’autres dans laquelle elle hurle sa colère!
So What

 

Évidemment, il y en tellement d’autres!!! Ce ne sont ici que quelques exemples!

Girl power!!!!

Pourquoi j’ai porté plainte?

Je me souviens y avoir tellement jonglé pendant des jours et de nuits. On nous dit que c’est un chemin ardu, humiliant, terrifiant, rempli de déceptions et de douleurs. Mais aussi, on nous dit que c’est libérateur, que c’est essentiel à la guérison, que c’est la bonne chose à faire.

Quoi faire…?

Et puis, un matin, j’ai réalisé. Que j’avais beau me renseigner, demander conseils, connaître l’opinion de chacun… au bout du compte, j’étais seule. J’irais au combat sans personne. C’est moi, rien que moi, personne d’autre, qui affronterais ce chemin miné. J’avais donc pris ma décision. Et j’ai porté plainte.

Si je l’ai fait, c’est que j’en ressentais l’urgence. Et ce n’est pas tout le monde, bien au contraire, qui se sent prêt à le faire ou qui en ressent le besoin. Les statistiques le démontrent clairement. La très grande majorité des victimes d’agression sexuelle ne porteront jamais plainte (voir les statististiques CALACS) Et une partie des personnes qui porte plainte le fait plusieurs années plus tard. Tel fut mon cas.

Je ne vous expliquerai pas pourquoi les gens ne portent pas plainte. Je vous expliquerez pourquoi, moi, j’ai eu besoin de le faire.

Premièrement, parce que c’est la vérité. Marre de ceux qui disent « Si elle a vraiment été violée, qu’elle porte plainte et qu’elle cesse de se plaindre! » Et oui, ces commentaires je les lisais sur les réseaux sociaux, dans la foulée du mouvement #moiaussi. Ça me révoltait, j’avais envie de hurler! Comment peut-on dire une telle chose sans savoir? Faut-il être à ce point insensible? Ce que j’avais vécu était bien réel! Je connaissais la vérité! Je ne mentais pas! Je voulais affirmer, déclarer, crier, confirmer, la réalité de ce que j’avais vécu. Pour qui? Surtout pour moi-même. J’avais besoin de dire la vérité.

Deuxièmement, par devoir. J’avais été témoin d’un crime. Comment puis-je être cohérente envers mes principes si je ne dénonce pas? Comment me regarder dans le miroir et être fière de moi si je cache un crime? La justice est une des valeurs qui guide ma vie, que je veux mettre de l’avant, cela est pour moi incontournable. Ne pas porter plainte, ça aurait été d’aller à l’encontre de ce que je suis, de ce que je prône. Je devais aider la justice et être honnête. J’avais été témoin d’un acte criminel. Il était de mon devoir de le dire.

Troisièmement, pour me libérer. Redonner à l’agresseur ce qui lui appartient. Enlever cette culpabilité que je m’étais attribuée. Peu importe où cela était pour aboutir, j’avais besoin qu’on me confirme que ce n’était pas de ma faute, que c’était lui le coupable. Probablement que je n’avais pas besoin de ce chemin pour me débarrasser de la culpabilité. Mais pour moi, dénoncer était un acte concret, une action, qui me permettait de me tenir debout, de reprendre mon pouvoir. Je le faisais pour moi, pour personne d’autre. Et pour lui. Pour lui donner ce qui lui appartient depuis cette nuit-là.

Mais surtout, par respect pour moi-même. Ce que j’avais vécu, c’était grave. Il n’avait pas le droit de me faire ça. Je suis un être humain et je suis importante. C’était une question de dignité. Je devais me démontrer à moi-même que je vaux quelque chose. Je ne devais plus rester dans cet état de défaite, dans cette situation de victime, dans ce sentiment d’humiliation. Je ne méritais pas ce qui m’est arrivé. Il n’avait aucune excuse. Par amour pour moi-même, je devais porter plainte.

C’est fou quand même, 20 ans plus tard.

Pourquoi ne pas avoir dénoncé avant? La question qui tue…

Pour plusieurs raisons :

J’étais sous le choc.

J’ai essayé de demander de l’aide et ça n’a pas marché. On doutait de moi. On a insinué que j’étais en partie responsable. Je n’en ai plus parlé à personne.

Je considérais que j’avais fait une gaffe. Une grosse gaffe. Je lui avais fait confiance. J’avais accepté qu’il vienne chez moi, j’avais cru à ses promesses…

J’étais persuadée que je ne pouvais rien faire. C’était sa parole contre la mienne. Il ne me restait qu’une option, oublier. Ne plus y penser.

Avec les années, on enfoui le souvenir très loin. Mais les émotions restent : la peur, la colère et surtout, l’immense tristesse. On ne sait plus trop pourquoi on se sent comme ça. On sait que c’est relié à quelque chose, ce mal-être terrible, mais on n’ose pas aller fouiller. On sait que ça fera trop mal.

Et vient un jour où on retrouve. C’est l’explosion. Ce mélange de douleur et de libération.

Est-ce que je regrette de ne pas avoir dénoncé avant? Malheureusement, oui… Mais je sais que je ne pouvais pas. Je m’en sentais incapable. Pour moi, c’était tout simplement inconcevable, impossible. Je dois me pardonner d’avoir attendu si longtemps.

Et puis, probablement que 20 ans plus tard, c’était le bon moment. Je me sentais suffisamment forte et outillée pour le faire. Ma vie est stable, je suis en sécurité, aimée, valorisée. Je savais que j’avancerais dans un chemin périlleux, mais j’étais bien entourée. Je pouvais enfin aider la jeune femme de 19 ans qui était trop brisée pour porter plainte.

C’est arrivé le 24 janvier 1998.
Le 12 décembre 2017, je pouvais enfin le faire.

« Mieux vaut allumer une chandelle que de maudire l’obscurité. » Confucius

Pourquoi la honte?

C’est fort. C’est brutal. C’est inscrit dans mes cellules. J’ai honte…

Même si je sais, que je comprends, que je lui ai redonné ce qui lui appartient, j’ai encore honte…

La honte ne partira peut-être jamais. Je l’oubli par moment, mais soudain, sans m’y attendre, elle revient, elle m’envahie, elle me tient.

Pourquoi le viol fait-il honte?

Parce que nous sommes dans cette société, cette culture, qui nous suggère la honte. On nous apprend à assumer, à prendre notre part de responsabilité, à ne pas se plaindre si on n’a pas été prudente. On fait ça pour tout. On fait ça aussi quand on se fait violer.

La honte est associée à la sexualité, surtout féminine. Être femme, libre, c’est ressentir sur soi le poids du jugement. La honte du corps, la honte des gestes, la honte des désirs et des pulsions. Le viol est une expérience dégoûtante, c’est un moment à oublier mais qu’on ne peut pas, c’est cette fois où on a été victime, où on a vu son propre corps vivre ça. Quelle honte…

Encore aujourd’hui, quand des images me viennent à l’esprit, je me prends la tête à deux mains. Parce que j’ai honte…

Ce n’est pas logique, ce n’est pas rationnel, la honte est une émotion qui ne se contrôle pas, qui m’a pris d’assaut pendant que je vivais l’horreur et que je ne pouvais rien faire… rien faire… et que je devais attendre. Quelle honte…

J’ai honte d’avoir refoulé ce souvenir, de n’avoir rien dit, de l’avoir cru et d’avoir mis son geste sur ma faute, de ne pas m’être révoltée, de ne pas avoir appelé la police, d’avoir fermé ma gueule et de l’avoir laissé vivre sa vie en paix. Je l’ai laissé filer. Libre comme l’air. Quelle honte…

Cette honte qui m’a empêché de parler. Qui a fait que j’ai tout refoulé. Ce souvenir honteux qu’on veut taire à tout prix, surtout à soi-même.

J’ai honte de tomber 20 ans plus tard, d’être hantée par un souvenir si lointain, de me battre contre moi-même pour garder la tête hors de l’eau. J’ai laissé tomber mon travail, mes projets, mes responsabilités, à cause d’un événement qui appartient au passé. J’ai mis à l’envers les gens que j’aime, je les ai dérangé avec mes histoires, je me répète sans cesse, je me mets en colère pour des riens, je pleure sans pouvoir m’arrêter. J’ai 39 ans et j’ai l‘impression d’être une enfant. Quelle honte…

Est-ce que lui, il a honte? Pourtant, c’est à lui qu’elle appartient cette émotion destructrice, cette sensation d’engourdissement, cette lourdeur de l’esprit, cette envie de rentrer sous terre, ce désir de devenir invisible. Mais lui, il semblait si fier, si glorieux, parce qu’il avait atteint son but. J’étais tombée dans son piège. Comment peut-il avoir honte alors qu’il en sortait gagnant? Il avait gagné. Quelle honte…

On me dit que je ne devrais pas avoir honte. Je sais… Je sais. Mais c’est plus fort que moi. Peut-être qu’un jour, ce sera différent. Le fait de m’exprimer aide énormément. Quand je parle, j’ai le sentiment de défier la honte. Si je suis capable d’en parler, c’est parce que je n’ai plus honte, non? Quand j’écris, j’ai l’impression de cracher ma honte. Je tente de la sortir de moi, de l’expulser pour de bon. Je me convaincs, tranquillement, que je n’ai pas honte.

La honte est entrée en moi ce soir-là. Elle m’habite depuis. Comment voulez-vous que je la repousse du jour au lendemain? Cela fait des années qu’elle fait partie de la perception que j’aie de moi-même. La combattre, c’est un travail qui demande de la patience, de l’endurance, de la persistance. Car lorsqu’on pense avoir réussi, on fait face à l’échec, encore, en plein milieu de la nuit ou pendant qu’on rigole. Pour rien, comme ça, la honte se pointe le bout du nez et on replonge dans la douleur.

J’ai peur. Qu’on ne pense qu’à ça quand on pense à moi. D’avoir cette étiquette peu flatteuse, d’être celle à qui c’est arrivé. J’ai peur pour ma dignité. Je voudrais que ce ne soit jamais arrivé, mais je ne peux plus le cacher. J’ai fait semblant pendant tout ce temps, pendant que ça me détruisait de l’intérieur. Je ne peux plus l’enterrer. Je dois l’accepter et vivre avec cela pour le restant de mes jours. Cela fait partie de mon histoire, bien malgré moi. Quelle honte…

Je dois apprivoiser cette honte. La consoler lorsqu’elle pleure. Je dois apprendre à vivre avec elle. Maintenant que je sais d’où elle provient, maintenant que je l’ai replacée dans son nid, elle deviendra, avec le temps, moins bruyante, moins envahissante. Et peut-être qu’un jour elle s’envolera.

Le cœur doit être si léger sans la honte…

Agression sexuelle : quoi dire à une victime?

« Tu as tout ce que tu désires, la belle vie! »

« Pense à tes enfants, ils sont ta richesse! Ils ont besoin de toi… »

« Pense à autre chose! Change-toi les idées! »

« C’est du passé… »

Ces paroles sont sincères et remplies de bonnes intentions, mais malheureusement, elles ne sont pas très aidantes pour une victime d’agression sexuelle. Rassurez-vous, je n’ai aucune colère lorsque j’entends ces conseils. Au contraire, je sais à quel point il doit être difficile de trouver les mots. Je suis reconnaissante envers toutes ces personnes qui m’ont aidée, écoutée et surtout, qui n’ont jamais douté.

Je me suis posée la question : quelles sont les paroles qui m’ont le plus réconfortées? Car souvent, les gens ne savent pas à quel point une simple phrase peut tout changer.

Premièrement, croire. Ne pas douter. Je me souviens lorsque ma belle-sœur m’a serré dans ses bras, sans attendre, sans que je n’aie eu à en dire davantage.

S’il m’a fallu 20 ans pour parler, c’est qu’il était trop difficile de prendre le risque et de voir le doute dans un regard ou de l’entendre dans une parole. Ce qui m’est malheureusement arrivé le lendemain du viol. J’ai tendu la main à un ami, j’avais besoin d’aide. Mais il a douté. Il n’a pas su comment faire, j’imagine. Il a insinué que j’avais ma part de responsabilité. Je me suis refermée complètement. Je vous en supplie, ne doutez jamais. Les dommages sont épouvantables. Le sentiment de culpabilité transforme la victime en complice. Et elle peut rester dans cette prison à jamais.

Lorsque j’ai décidé de parler, 20 ans plus tard, j’avais si peur d’entendre encore ce doute. Mais lorsque j’ai entendu le soutien des gens que j’aime, la libération a pu être possible.

Admirez sa force! Parler prend beaucoup de courage. Vous ne vous doutez pas à quel point il est difficile pour la victime de raconter son agression, elle est devant vous complètement vulnérable. Dites-lui que vous l’admirez, qu’elle est courageuse, qu’elle est forte. La victime doit reprendre son pouvoir. Car c’est bien de cela  dont il est question, l’agression sexuelle est une lutte de pouvoir. Quelqu’un a utilisé son pouvoir et la victime a subi le traumatisme de l’impuissance. C’est un sentiment horrible qui empoisonne l’estime de soi.

Écoutez. Il est normal que la personne qui se confie parle sans cesse, répète, ressasse les mêmes histoires. C’est qu’elle est en train de faire du ménage et d’accepter l’événement. Elle doit replacer les morceaux, faire du sens, comprendre. Être écouté a été pour moi la plus grande libération. Nul besoin d’essayer de trouver les mots. Écoutez. Même si vous entendez la même chose des centaines de fois. Je me sentais mal de répéter les mêmes choses, mais ma cousine me rassurait « C’est normal, tu en as besoin. Je suis là pour t’écouter.»

Admettez. Nommez. Je me souviens lorsque la question se posait sans cesse dans ma tête « pourquoi il m’a fait ça? » J’essayais de comprendre. Et ma psychothérapeute m’a simplement répondu « parce que c’est un violeur. » Point. Elle venait de nommer. Et pour moi, ce fut un poids de moins sur mes épaules. N’ayez pas peur d’admettre et de nommer les choses telles qu’elles sont. « C’est horrible » « C’est épouvantable » « C’est un viol » « C’est insensé » « Il n’avait pas le droit ».

Intéressez-vous à l‘événement. Posez des questions. N’ayez pas peur de le faire. Les questions confirment à la victime que son histoire a de l’importance pour vous. « Tu le connaissais? » « As-tu eu peur? » « Avait-il déjà essayé auparavant? » Évidemment, ne posez pas des questions qui pourraient faire sentir à la personne qu’elle y ait peut-être pour quelque chose « Comment étais-tu habillée? » «  Pourquoi ne l’as-tu pas repoussé plus violemment? » Les questions empreintes de jugement sont à proscrire. Mais sinon, moi je n’attendais que cela, qu’on me pose des questions. Car j’avais toutes les réponses.

Soyez en colère! Cela peut sembler étrange, mais pour moi c’était la plus grande preuve d’empathie. Probablement parce que j’ai refoulé cette colère et que je ne me donnais pas le droit de l’exprimer. Entendre ma sœur qui exprimait son dégoût pour cet homme qui m’a violée, pour moi cela équivalait à un gros câlin qui réconforte. Redonnez à l’agresseur sa culpabilité. De cette façon, vous libérez la victime.

Dites que vous êtes là. Il est normal de ne pas savoir quoi faire, quoi dire, nous avons tous nos forces et nos faiblesses. Chaque personne autour de moi m’a apportée quelque chose d’extraordinaire, de différent et d’essentiel. Mon conjoint n’est pas doué dans les conseils et il le sait, mais il a été parfait pour me soutenir. Jamais il ne m’a fait sentir mal parce qu’un soir je ne pouvais m’occuper des enfants ou que j’avais une humeur exécrable.  Soyez disponible pour offrir votre aide, quelle qu’elle soit. Dites simplement que vous êtes là.

Assurez-vous que la personne ait de l’aide. « Tu vois un médecin? » « Tu consultes un psychologue? » « Tu veux porter plainte? Je peux t’aider… » Être victime d’une agression sexuelle, c’est grave. Vraiment. Ne laissez pas la personne seule. Elle a besoin d’aide. Ne sous-estimez pas les dommages.  La personne doit être entourée… elle a besoin d’être sauvée. Si vous connaissez des ressources qui pourraient lui venir en aide, écrivez-les sur un papier et donnez-le lui, même si elle dit qu’elle n’en a pas besoin. Car peut-être que plus tard, ce petit papier l’aidera plus que vous ne le croyiez.

Ne restez pas seul. N’hésitez pas à aller chercher de l’aide et demander de l’information. Aider une victime peut être lourd et il est normal que vous vous sentiez démunis faire à cette situation. Ma sœur n’a pas hésité à appeler le regroupement des CALACS et le CAVAC. Ils sauront vous donner les conseils appropriés pour mieux guider cette personne qui vous est chère. Confiez-vous aussi à quelqu’un de confiance. Recevoir un tel cri du cœur est bouleversant et est une expérience marquante. Vous avez sûrement besoin vous aussi de vous confier.

Une victime d’agression sexuelle ne veut pas qu’on ait pitié d’elle. Avoir été victime, ce n’est pas avoir été faible, c’est avoir vécu une injustice. La pitié ne fait que renforcer la honte.

Une victime d’agression sexuelle ne peut pas simplement se changer les idées, penser à autre chose ou se concentrer sur le présent. Cela viendra, mais d’abord, elle doit guérir. Et cela peut prendre du temps.

Continuez à l’aimer et dites-le lui! Car si elle vous  a choisi pour se confier ou pour demander de l’aide, c’est que vous êtes vraiment très important.e pour elle! C’est que vous êtes une personne de confiance, une personne extraordinaire!

 

#moiaussi je suis forte

Pourtant… je n’étais pas méchante. Je ne voulais de mal à personne.

Oui, j’étais amoureuse facilement. Je tombais parfois dans certains pièges, acceptant de me donner, parfois pour une seule nuit, et ainsi dormir dans des bras protecteurs.

J’étais jeune. Je découvrais ma sexualité. Ma féminité. Je m’amusais de ce pouvoir que je pouvais avoir dans les regards masculins. Je me nourrissais de cette douceur qu’on avait à mon endroit, je me sentais belle et désirable, comme les princesses de ces histoires que j‘affectionnais lorsque j’étais enfant. De temps en temps, j’étais la plus belle du royaume.

Parfois, j’avais peur. Qu’on me voie pour ce que je n’étais pas. Pour une fille facile, alors que je disais bien plus souvent « non » que « oui ». J’avais peur d’être une agace, et j’avais peur d’être une salope. On ne s’en sort pas quand on est une fille et qu’on vit notre sexualité. Celle-ci est définit par le jugement des hommes, qui entre eux, parlent de nous, de notre corps, de notre jouissance ou de notre passivité. Trop facile celle-là, ou trop frigide et mal-baisée. J’en voulais à cette culture qui nous imposait le double standard. Les gars étaient fiers, les filles devaient avoir honte, peu importe qu’elles disent « oui » ou « non ». Dans les deux cas, elles ne s’en sortent jamais. Et elles apprennent à vivre avec ça. Même si elles trouvent cela foncièrement injuste.

Ce soir-là, lorsque tu m’as violée, tu as très bien joué avec cette honte. Tu as su, parfaitement, suivre ton scénario pour que jamais je ne puisse parler, me plaindre, te pointer du doigt. J’ai fini par me laisser faire, parce que tu insistais, tu ne me lâcherais pas cette fois-ci, je le savais. J’ai baissé les bras. Cette option était préférable à celle de te repousser violemment, moi qui n’avais aucune once de violence, tu le savais, tu me connaissais. J’avais beau te dire « non », tu n’en avais rien à faire. Ce soir-là, il fallait que je me donne à toi. Et j’ai compris que je n’avais pas le choix.

Mais tu ne t’es pas arrêté là. Ton scénario tu l’as probablement répété plusieurs fois dans ta tête. Tu l’avais sûrement bien visualisé. Tu y étais presque. Après que tu m’aies déshabillé, je l’ai vu dans ton regard. J’ai vu ton visage changer. Et je n’ai pas compris ce que je percevais dans ton sourire. C’était inexplicable. Mais il était trop tard. J’étais nue et vulnérable sous toi. J’étais fille fragile et toi, grand et puissant.

Cette douceur que tu avais utilisée depuis le début s’est transformée en violence. C’est alors que j’ai tout compris. J’ai paniqué. Une panique indescriptible. Je me suis débattue, j’ai crié, je t’ai supplié de me lâcher. Et toi, tu étais heureux. Tu vivais exactement ce que tu avais prévu. J’étais tombée dans ton piège, comme une pauvre fille naïve. Le fantasme du viol, voilà que tu le mettais à exécution.

J’étais si en colère, je te détestais, je te crachais ma haine par mes paroles et mes coups, pour que tu comprennes que ce que tu faisais, c’était monstrueux. Et je crois que ça, ça t’excitait encore plus. Et cela t’a donné encore plus la conviction que, « violer cette fille qui me déteste », c’est jouissif.

Je n’arrive pas à comprendre que tu aies jouis de mon absence. Lorsque mon cerveau s’est éteint, devant l’horreur de ce que je vivais, toi tu as continué, tu es allé au bout de ton plaisir. Et tu as laissé cette trace en moi, à jamais. Mon existence importait peu. Mon corps seul suffisait. Ma parole ne valait rien. J’étais punie d’avoir été naïve. Fille facile. Salope.

Car c’est bel et bien ce que tu m’as dit avant de partir, alors que j’étais refermée sur moi avec ma tristesse sans fin. « T’es vraiment une salope ».

Et je t’ai cru.

Mon cerveau y a cru pendant toutes ces années. Avoir honte. Me culpabiliser. Me taire.

Tu ne sauras jamais la brisure que tu as créée. Tu ne sauras jamais les stigmates que j’aurai en moi pour le restant de mes jours. Tu n’auras jamais conscience de l’impact que cela a sur moi et sur les gens qui m’aiment. Toi, tu as voulu vivre un fantasme. Toi, tu as décidé que ce serait moi cette fille-là. Et moi, je me suis détestée d’avoir été cette fille-là.

Il n’est jamais trop tard pour se réveiller. Il n’est jamais trop tard pour guérir.

Cela m’aura pris du temps, beaucoup de temps. Je dois me pardonner d’avoir attendu si longtemps.

Je vais te sortir de mon corps. Je vais être forte, enfin. Tu ne me domineras plus. Le chemin que je dois prendre n’est pas facile. Je vivrai de la souffrance encore et encore. Et peut-être même jouiras-tu de m’entendre raconter le récit de ton fantasme si bien exécuté. Juste à y penser, ça me lève le cœur.

Car être fille violée qui demande justice, c’est prouver qu’on n’a pas voulu être violée. La justice est à ce point injuste. Nous ne sommes qu’en 2018. Et toi, tu devras seulement lever un doute sur moi. Rien de plus. Ce doute que tu m’as fait ressentir ce soir-là, car au final, je me suis laissée faire, non? Alors, je suis devenue violable.

Je vais l’utiliser ce seul chemin possible devant moi. En sachant que tu as encore le rôle du plus puissant. On va douter de moi, on va me juger. Et toi, peut-être seras-tu considéré comme une victime, une pauvre victime de cette femme frustrée qui n’a pas compris quelque chose, ou même, qui ment assurément! La pauvre folle… pourquoi s’acharne-t-elle sur cet homme? Qu’elle fasse sa vie, qu’elle oublie, qu’elle soit une vraie femme douce et remplie de gratitude envers la vie. Elle a une famille, des amis, de beaux enfants et un emploi dans lequel elle s’épanouie. Pourquoi tient-elle à faire du mal? Surtout après tant d’années! Quelle tourne donc la page!

Je ne me laisserai pas ébranler. Pas cette fois. Parce que tu n’avais pas le droit. Parce que je suis un être humain. Ça, tu n’y avais pas songé ce soir-là. Quand tu es sorti de ma chambre, tu n’avais pas idée qu’à ce moment-là, le sentiment d’injustice m’a envahi. Qu’il n’est jamais partit. Et que peu importe ma souffrance, les jugements qui fuseront de toutes parts, les impacts sur ma vie, les projets déchirés et les regards suspicieux, je me battrai pour me rendre justice. Je me défendrai enfin. Tu m’as prouvé ta force physique ce soir-là. Je te prouverai ma force psychologique. Je vais me libérer de ton emprise. Je suis la plus forte du royaume.

Le choc

Ce que je vis… j’ai peine à y croire moi-même.J’ai avancé dans la vie, années après années… comme une grande.J’ai avancé dans la vie, j’ai nagé, j’ai tenu bon, j’ai tout fait pour ne pas couler.

Surtout, ne pas regarder en arrière, ne pas regarder en arrière…

J’ai voulu fuir ce passé. Ce passé dont j’ai si honte. Ce passé qui me révolte. Ce mélange d’humiliation et de colère, de sentiment d’injustice. Je détestais tant cette période de ma vie, je détestais ce que j’avais été, ce qu’on m’avait fait… sans vraiment comprendre, en pensant comprendre, en sachant très bien qu’un jour ou l’autre, je devrais m’arrêter et regarder enfin, faire face à cette tache sur ma vie qui m’empoisonne l’esprit.

Et j’avais peur. Peur que ce passé ne me rattrape, que cela détruise tout ce que j’ai construit. Si les gens autour de moi savaient, ils ne me verraient plus de la même façon! Au fond, ils ne me connaissent pas tant que ça… ils ne me connaissent pas dutout. Je leur cache une partie de moi, une vérité de ce que je suis, l’essentiel de mon être. Je me cache, j’essaie d’être quelqu’un d’autre… je veux qu’on m’aime.

Ce que je vis est indescriptible.

Octobre 2017. J’entends parler du mouvement #moiaussi. Il y a les accusations envers Gilbert Rozon. Les témoignages me bouleversent. Je lis sur le sujet, les médias ne parlent que de cela, je suis complètement à l’envers. Qu’est-ce qui se passe avec moi? Pourquoi ces émotions qui m’envahissent, comme si cela me concernait? Pour qui je me prends? Je m’invente des histoires? Qu’est-ce que j’ai?

Jour après jour, j’ai la gorge nouée. Ça monte en moi. La tristesse, la honte, la colère… Et ce passé. Ce passé que je déteste, que je voudrais tellement effacer de ma vie! Ce passé qui me remplit de honte!!! Ça suffit… qu’est-ce qui se passe? Et si tout cela n’était pas de ma faute… Et si finalement, j’avais été victime? On parle des émotions vécue par ces victimes… et on dirait qu’on parle de moi! Est-ce que je suis folle?

Mes journaux intimes… preuve de l’existence de ce passé. Ces journaux que j’ai tant voulu jeter, brûler, déchirer! Ces journaux qui me rappelaient cette période de ma vie que je voulais effacer. Je me suis toujours retenu, à la dernière minute, de m’en débarrasser. Plonger. Je dois plonger. Je suis assez forte maintenant pour le faire. Je dois enfin faire la paix avec moi-même…

Jour après jour, je lis. Ça me fait du bien. Ça me réconforte. J’étais une amoureuse, j’étais jeune, j’étais libre. Finalement, j’ai été sévère avec moi! Pourquoi avais-je cette image si négative de moi-même? Et oui, j’ai eu des déceptions avec des garçons, souvent! Mais ils n’étaient pas si épouvantables… certains m’ont menti, c’est vrai. Parfois j’aimais et on ne m’aimait pas, parfois on m’aimait et moi je n’aimais pas… La jeunesse quoi! Faire la paix avec ce passé, comme cela fait du bien à mon âme! Pourquoi ai-je attendu si longtemps?

J’ai lu la majorité des journaux de cette époque. J’étais vers la fin. Je lisais moins. L’essentiel était lu. J’avais renoué avec ce passé, j’avais travaillé à me pardonner. Je suis assise dans ma garde-robe, avec ce journal entre les mains, et je continu la lecture, pour le plaisir, en sachant que cette période est presque terminée.

Et je tombe sur cette page. Les premiers mots… les premières phrases…

J’ai eu une réaction physique! L’air est entré dans mes poumons avec violence! Comme si le souvenir venait d’entrer dans mon corps! Et ces mots que je ne cessais de répéter à haute voix, seule dans ma chambre : « Comment j’ai pu oublier ça? Comment j’ai pu oublier ça? » Mes mains tremblent, j’ai peine à respirer, je suis étourdie…

Comment ai-je pu oublier que j’ai été violée? Lui… c’est lui! Mon monstre c’est lui! Comment j’ai pu oublier ça? C’est impossible d’avoir oublié ça! Et tout revient… les émotions, les images… Comment peut-on oublier un souvenir aussi horrible? Moi qui a une excellente mémoire, qui s’est toujours donné comme mandat de ne pas oublier mes souvenirs! Comment j’ai pu effacer ça… mais finalement, je n’ai jamais effacé. C’était là, à l’intérieur de moi, et soudainement, tout a jailli, comme une explosion, comme une marmite qui déborde, comme une urgence de se libérer.

Le choc post-traumatique. Les images, les cauchemars, les sueurs froides, la panique, l’incapacité d’être en public, les difficultés de concentration, les tremblements, la perte d’appétit, la tristesse profonde. Et pourtant, l’événement date d’il y a 20 ans.

À l’époque, j’avais tremblé le lendemain. J’étais en état de choc. Il m’avait violée, je le détestais, j’avais peur, j’avais besoin d’aide. Mais je ne pouvais rien faire. Il avait gagné. Il avait déjà commencé à raconter un mensonge sur ce qui s’était passé. J’étais foutu. C’était de ma faute. C’était moi la conne. J’ai mérité ce qui est arrivé. « Ta gueule » que je me disais. Et j’ai refoulé le souvenir. Ne plus y penser, c’est la seule façon de s’en sortir, la seule. Effacer cela de ma vie. Ne plus jamais lui parler. Ne plus jamais m’en rappeler.

Et j’ai construit un mur.

Ce mur que j’ai fui. Lorsque je me retournais, je voyais ce mur que je détestais, ce mur qui entourait cette période de ma vie. Ce mur sur lequel il était écrit le mot « salope ». Et J’ai cru à cela, pendant 20 ans. Mon estime de moi-même était entachée de ce mot. Ce n’était pas une impression, c’était une conviction. Un jour, je devrais me pardonner d’avoir été une salope.

Le mur est tombé. Le souvenir est remonté. Jour après jour, de nouvelles images, des paroles, des sensations, des émotions. Mon corps envahit par le souvenir, sans cesse. Une libération, car enfin, je comprenais tout. Tout! Je comprenais ce que j’avais trainé avec moi depuis cette époque, je comprenais le sentiment d’injustice qui m’habitait, j’ai compris cette honte qui m’empêchait d’être complètement heureuse, j’ai mis le doigt sur le problème. Le problème avait une date, un nom, un visage. Enfin, c’est revenu. Je n’étais pas folle. Je savais qu’il y avait quelque chose… je savais que quelque chose s’était passé…

Et ce souvenir clair… clair comme aucun souvenir… avant de partir, de quitter ma chambre, il a voulu planter un dernier couteau… « T’es vraiment une salope ».

L’estampe était faite.

Ce que je vis en ce moment est indescriptible. Le souvenir est maintenant presque complet. Le casse-tête se reconstruit, jour après jour. Sans les demander, sans les chercher, les morceaux jaillissent dans ma mémoire, reprennent leur place. Quand cela arrive, ça me fait mal, car l’émotion associée remonte aussi en même temps.

J’ai autour de moi des gens formidables. Qui m’appuient, m’aident et surtout, me croient. Enfin. À l’époque, je n’ai rien dit car j’étais persuadée qu’on ne me croirait pas. Parfois, ce sentiment me hante encore. Mais lorsqu’on me dit « je te crois », la blessure est moins douloureuse à supporter. Enfin, je peux me libérer.

Et ce besoin de justice. Ce besoin qui hurle, qui hurle depuis 20 ans, enfin, je le comprends! Alors, je me suis levée et j’ai porté plainte. Je sais ce que j’ai vécu. Je sais ce qu’il a fait. Il avait tout prévu. Il a été cruel. Ce n’était pas de la sexualité, c’était de la violence. Il a voulu me détruire.

Je vais me battre pour cette jeune de 19 ans qui ne pouvait rien faire, qui était détruite, impuissante. Je vais la prendre par la main et je vais lui rendre justice. Rien ne pourra me faire  reculer.

Je vais guérir.

La honte va lui revenir. Elle ne m’appartiendra plus.

Je n’étais pas une salope. C’est lui le salaud.

Libérer la parole

Merci à ma nouvelle amie Anya de me donner le courage de partager…

« …au fur et à mesure que nous laissons briller notre propre lumière, nous donnons inconsciemment aux autres la permission de faire de même. En nous libérant de notre propre peur, notre présence libère automatiquement les autres. » (Neslon Mandela, 10 mai 1994)

N’ayons pas peur des mots. Car ils peuvent nous libérer. Parfois, ils nous font trop peur. C’est ce qui m’est arrivé. Lors du mouvement #moiaussi, j’ai compris que peut-être, enfin, je pouvais mettre un mot. Je n’avais plus à avoir honte.

Il y a le mot viol. Enfin, le dire. L’admettre. Ce mot que je n’ai jamais osé utiliser lorsque cela est arrivé. Parce que je me sentais trop coupable. J’étais en partie responsable. Je n’avais pas été prudente. Depuis 20 ans, ce mot me révolte. Il fait vibrer en moi une colère indescriptible. Mais jamais je ne m’étais permise de l’utiliser pour moi. Comme si je n’y avais pas droit. Moi, c’était différent. C’était de ma faute.

Il y a le mot salope. Parce qu’il me l’a balancé avant de partir pour mettre la faute sur moi, pour me détruire, pour que je me taise. Il a joué avec cette peur qu’ont les filles qui vivent leur sexualité, qui ont peur de ce que l’on pense d’elles. Ce sentiment de honte, le regard des autres, son propre regard. Et lui, il a parfaitement saisi l’occasion pour utiliser ce mot. Ce mot que j’ai traîné en moi pendant 20 ans. Ce mot qui pourtant, ne m’appartenait pas.

Il y a le mot traumatisme. Parce que c’est ce que j’ai vécu. Parce que je dois me battre encore. Mon cerveau m’a protégé tant bien que mal. Mon corps s’est rappelé de l’événement pendant toutes ces années. 20 ans plus tard, je suis tombée en choc post-traumatique. Je me suis mise à lire sur le sujet pour comprendre. La femme rationnelle et intellectuelle que je suis devait mettre un mot. Sortir de cette folie, ce tourbillon d’émotions, ce mal physique qui empoisonne.

J’ai décidé de faire ce site pour nommer les choses, telles qu’elles sont. Pour parler de mon expérience, partager mes connaissances et peut-être, sait-on jamais, aider certaines à se libérer et avancer dans ce chemin encore si tabou.

Ne plus jamais se taire. Voilà l’essentiel.