Le jardin de la résilience

Les dernières semaines ont été difficiles… Très. Dans ces temps-là, on croit qu’on ne s’en sortira jamais. Que ce mal restera toujours. On touche alors le fond.

Depuis quelques jours, l’énergie est revenue. Ma force essaie de se frayer un chemin. Mon cœur est plus léger. Les vagues plus calmes, enfin.

Avec ce regain d’énergie, je me suis mise à faire du ménage. Celui que j’aurais dû faire depuis si longtemps mais que je reportais toujours. Du ménage dans mes vêtements. Du ménage dans mes livres. Aller tout porter dans un centre de récupération, quel bonheur! Quelle libération! Du ménage dans ma maison, mais aussi dans mon âme. Faire le tri, garder ce qui me plait, laisser aller ce dont je n’ai plus besoin.

Et quand on fait du ménage, on trouve des trésors! On sourit à la vue d’une photo cachée au fond d’une boîte, on écarquille les yeux en lisant des textes oubliés. Et j’avais envie de partager un de ceux-ci. Il s’agit d’un texte que j’ai écrit le 24 juillet 2001. Un texte qui, en le lisant aujourd’hui, me parle énormément. Faire le ménage, c’est aussi cela, changer sa perception des choses, redécouvrir notre monde oublié, rassembler ce qui est éparpillé depuis tant d’années, apprendre à s’aimer…

Voici donc ce texte que j’ai écrit à 22 ans, que je pourrais intituler « le jardin de la résilience », une métaphore sur la vision que j’avais de ma vie:

À la vue de mon jardin, devenu si grand, si majestueux, quelqu’un me demanda d’où provenaient ces pousses, ces arbres et les graines de ces fleurs. À mon grand étonnement, la bouche grande ouverte, les mots me manquèrent. Mon pauvre cerveau matériel ne sut me rappeler l’origine de ces nombreuses variétés de végétaux ornant mon jardin. « Que vous dire? Je ne me rappelle plus… Il y a tant de provenances, tant de donneurs bienfaisants, tant de gens charitables qui m’ont procuré l’origine de ces merveilles. »

Est-ce mal, me demandais-je, de ne point me rappeler l’origine de chaque fleur si belle, de chaque arbre si grand et fruité, de chaque arbuste si mignon? Je vous le demande, est-ce maladroit d’avoir oublié, et pourtant de pouvoir profiter de mon jardin? Quelques noms me vinrent à l’esprit et je partageai avec mes visiteurs les grâces de ceux-ci. Et pourtant, plusieurs m’échappèrent, beaucoup de paroles ne vinrent jamais. Tout ce que je pouvais faire était de leur dire : « Regardez, profitez, promenez-vous parmi ces beautés et cessez donc de me poser ces questions auxquelles je ne puisse répondre. »

« Mais comment? Comment puis-je construire un tel environnement paradisiaque? » Me demanda un des visiteurs éblouis.

« Il n’est pas parfait mon jardin, lui répondis-je. Loin de là! Je le veux plus garni, plus paradisiaque comme vous le dites si bien. Mais je peux vous donner un conseil, le seul à suivre, la clé de cette beauté… apprendre! »

Ce seul mot le fit grimacer. Que de travail et de temps, que de concentration et d’attention, que d’études et de compromis. Mais je le rassurai. Cette tâche est si plaisante lorsque nous choisissons les couleurs que nous aimons le plus, lorsque nous plantons un arbre qui est pour nous la seule et unique beauté. Mais il ne comprenait pas. Il m’avoua que jamais il ne sut construire un tel Éden, que tous les obstacles le découragèrent. « La terre était infertile, me dit-il, les fleurs fanaient devant moi dès qu’elles s’apprêtaient à éclore! Ma patience fut vaine. Je laissai tomber et fit deuil de ce paradis intérieur. »

« Mon cher ami, lui répondis-je, tu ne peux savoir à quel point je comprends ce que tu me dis. La vie est faite d’épreuves et nous n’y pouvons rien. Il faut beaucoup de volonté, de patience et d’ambition. Quelques fois, il faut laisser tomber, mais en se disant que nous retournerons à la tâche plus tard, en se faisant cette promesse à nous-même! Il faut bien dormir quelques fois… »

Accoté à un arbre, alors que les autres visiteurs contemplaient les fleurs, il me regarda découragé et je voyais la nostalgie dans son sourire. Je m’assieds à ses côtés, sur l’herbe plus verte que le vert. Je lui pris la main et m’exclama : « Tu peux en construire un, j’en suis persuadée! Si j’étais une sage, je pourrais te donner tous mes contacts, mais hélas, je ne m’en souviens plus très bien. Le temps efface certains détails, mais malgré tout, le jardin a survécu! C’est l’essentiel! Et puis, je peux en faire profiter à plusieurs, ce qui est mon plus grand bonheur! »

Il me sourit malgré tout et je sentis son désir de posséder un havre de paix identique. Ou du moins, différent mais aussi gratifiant. Je lui offris un fruit de l’arbre qu’il dévora avec soin et je me reconnu soudain dans ce visage désolé.

« Bien avant celui-ci, je possédais un jardin florissant, majestueux, dans lequel je me plaisais à me promener, lui racontais-je. Mais un jour, la pluie se fit rare et j’étais si fatiguée que j’oubliais parfois d’arroser mes plants. Un matin, je me rendis compte que tout était gris, que les arbres ne possédaient plus leurs feuilles, que les fleurs fanaient à vue d’œil et que l’herbe se faisait rare et courte. J’eue beau pleurer et me culpabiliser, rien ne revint comme avant. Je décidai alors de m’en aller, de tout laisser pour mort et de faire autre chose. Mais rien ne pouvait remplacer ce doux paysage dont je m’ennuyais tant. Longtemps après, je décidai de me reprendre. Une confiance inouïe me saisit et je su que j’étais capable de créer un jardin encore plus beau que le précédent. C’est alors que je me remis à la tâche. Volant à travers les siècles, je rencontrai des gens plus passionnants les uns que les autres. Ils me donnèrent des graines, des racines, des bulbes, des petits arbres et plusieurs autres présents. J’y mis du temps, mais voilà mes efforts récompensés! »

« Tout cela semble si facile, et pourtant… me dit le visiteur en marchant dans une allée de roses. »

« Rien n’est facile. Si tu crois que cela a été sans obstacles, tu fais erreur. Lui répondis-je. Mais j’avais toujours cette volonté de réussir puisque mon ancien jardin me manquait tellement. Ne rate pas ta chance, car un jour, il pourrait être trop tard. Et si la terre ne t’appartenait plus, tu serais si malheureux. »

Il me fixa longuement et s’assied par terre, là où les lys plongeaient leur nez. « Que faire? Où trouver l’origine de ces fleurs? Comment pourrais-je tout reconstruire? Où pourrais-je puiser mes efforts? Qui pourrait me léguer des conseils? »

« Mais partout! Lui répondis-je. Partout où tu le désires! Il faut que tu voyages. Il faut que tu écoutes et que jamais tu n’oublies que tu es là pour apprendre. Il y a tant de gens prêts à t’offrir des merveilles, il faut que tu saches les accueillir! Partout, il y a des sages qui t’offriront de leur miel, il faut que tu puisses les recevoir! Je ne puis te dire d’où me proviennent ces trésors car mon corps est peu sage pour cela. Je peux te donner des pistes, te montrer des couleurs, sans plus. Le jour où tu te décideras à voyager, laissant tout derrière toi, sauf la volonté de vouloir garnir ton jardin, tu trouveras des joyaux offerts par des gens plus affectueux les uns que les autres. Aie confiance en toi, c’est tout! »

Je lui offris quelques fleurs et quelques fruits pour qu’il puisse commencer à construire son jardin. Il me remercia et partit le cœur plein de promesses. Je ne pouvais pas construire moi-même son jardin, mais j’étais tout de même fière de moi, car je savais que tout ce décor magnifique que j’avais bâti donnerait un jour le goût à d’autres de bâtir le leur.

Nat, 24 juillet 2001       

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